mercredi 4 décembre 2013

Verdun - 24 février 1916 - terribles combats

Le 11 novembre 1968, à l'occasion du cinquantième anniversaire de l'armistice de la guerre de 1914-1918, mon grand-père, Pierre Lebouc, m'a fait cadeau de sa croix de guerre acquise sur le front de la Somme à l'été 1916.
Une très courte note manuscrite accompagnait la décoration. Quinze lignes à peine, sur une page de carnet, énuméraient année par année les "batailles" auxquelles il avait "participé".

L'année 1916 débutait par ces cinq mots laconiques
"Verdun - 24 février (terribles combats)".
Le récit  de 15 jours de combats à Verdun par Pierre Lebouc : 5 mots
Mon aïeul ayant toujours été très peu disert sur la première guerre mondiale, pour tenter d'en savoir un peu plus, j'ai consulté le "Journal des Marches et Opérations pendant la campagne contre l'Allemagne" de son unité, le 4ème bataillon de chasseurs à pied (4ème BCP).
Il s'agit de la compilation des rapports que faisaient les chefs de détachement sur l'activité des troupes sous leur commandement.

L'attaque allemande sur Verdun débute le lundi 21 février 1916 vers 7 heures par un déluge d'artillerie qui surprend le commandement français par son ampleur et sa concentration. En 48 heures, environ 2 millions d'obus pilonnent un front d'une dizaine de kilomètres de large, 1 à 2 impacts par mètre carré en moyenne. l'écho de cet infernale canonnade s'entend à plus de 100 km de distance.

Ce même jour, le 4ème BCP qui combattait non loin de Lunéville, est mis au repos et arrive, après 40 km à pied puis le double de distance en train, à Nant le Grand, près de Ligny en Barois, à 60 km au sud de Verdun.

Le lendemain matin, mardi 22 février, le bataillon se déplace au village voisin de Nant le Petit.
À partir de 19H30, les événements se précipitent. Des ordres, d'abord téléphoniques puis écrits, enjoignent le chef d'unité de préparer ses hommes au départ. La destination prévue est Pierrefitte sur Aire, à mi-chemin par rapport à Verdun.

Finalement, le départ est repoussé et le 4ème BCP passe la nuit à Nant le Petit et n'est embarqué dans des "autobus" que le mercredi 23 février à 12H45 en direction de Haudainville dans les faubourgs de Verdun.

Mon grand-père et ses camarades passent par Bar le Duc puis empruntent ce qui deviendra la Voie Sacrée. 
Cette célèbre route avait été mise en place par l'état-major français la veille. Elle ne ressemble en rien à une nationale actuelle. Si sa largeur atteint 7 mètres, elle n'est pas goudronnée mais empierrée. En cette fin février, il gèle continuellement aussi la chaussée, bien que cahoteuse, reste normalement praticable. Malgré une organisation des convois inspirée des chemins de fer, le trajet de 75 km dure quand même 8 heures.

Les chasseurs descendent des bus vers 21H00 et se rendent à pied au camp militaire de la Béholle distant de 3 km. Arrivés à leur cantonnement à 23H00, ils attendent 2H00 pour récupérer "un peu de vivres".
L'écho des échanges d'artillerie dure toute la nuit. A vol d'oiseau le front est à une dizaine de km.

À l'issue d'une courte journée de repos, le jeudi 24 février, le "bataillon est alerté à 16H40" et "reçoit l'ordre de se rendre à la cote 378".
"Départ à 17H10, arrivée au fort de Souville à 21H00", près du village de Fleury devant Douaumont, après une douzaine de kilomètres de marche dans un terrain vallonné, sac au dos, fusil en bandoulière, sans ravitaillement. 
Il gèle à pierre-fendre et la première ligne se situe à moins de 5 km.

Les officiers reçoivent illico une rafale d'ordres et de contrordres pour une "opération dans la nuit du 24 au 25".
Il leur est demandé d'effectuer dans l'obscurité des manœuvres complexes à travers des collines boisées zébrées de "ravins" et de "thalwegs" afin de tenir le front entre les localités, passées depuis tragiquement à la postérité, de Bézonvaux, Vaux devant Damloup et Douaumont.
Les consignes sont formelles, déshumanisées et coupées de la réalité des combats. "Si la résistance apportée par l'ennemi ne permet pas d'atteindre l'objectif primitivement indiqué, les éléments s'accrocheront énergiquement au terrain tout en maintenant les liaisons sus-indiquées".

Le bilan, envoyé à l'état-major par le commandant Fouchard juste avant de partir à l'assaut, masque mal, derrière les tournures bureaucratiques d'usage, l'impréparation de la 306ème Brigade dont font partie les chasseurs à pied :
- "Troupe un peu fatiguée par les déplacements successifs du 21 au 24 février par une température rigoureuse. Besoin impérieux de sommeil".
- "Les munitions ont pu être complétées à 150 cartouches par homme au camp de la Béholle puis à 200 près de Souville".
- "Après le repas pris à la grand'halte de Souville [la veille au soir], les vivres sont épuisées".
- "Pas d'outils du parc, manque certains outils portatifs" pour couper les barbelés, déboiser et creuser des tranchées.
- "Cartes à petite échelle, plans directeur, croquis portant les organisations défensives : néant".
- "Aucune ligne téléphonique".
- "Pas d'éclaireurs montés, terrain impraticable par les cyclistes".

Malgré tout, en pleine nuit, organisé en plusieurs colonnes et guidé par des forestiers désorientés par les modifications de terrain provoquées par le bombardement intensif, le bataillon "monte" vers la ligne de feu.

Le récit du journal d'opérations est confus et "comporte quelques lacunes car vers 17H [le vendredi 25 février] au plus fort du combat le chef de corps a donné l'ordre de destruction des papiers tactiques".
La froide prose administrative du commandant du 4ème BCP, laisse entrevoir une immense pagaille, le désarroi des gradés privés d'informations et de directives ainsi que l'enfer des combats.

Quelques extraits de ces 15 pages de compte-rendu rédigé d'une belle écriture cursive suffisent pour être pénétré de l'horreur de ces combats.
- "Les officiers et sous-officiers sont envoyés aux renseignements dans les directions ouest, nord et est et ne ramènent rien de précis".
- "Les tranchées commencent à s'approfondir mais pas d'outils de parc".
- "La situation de mon détachement me parait critique", "je n'ai pas encore reçu de vivres".
- "Le bombardement a commencé à 6H vers Bézonvaux, très violent vers 6H30, occasionnant des pertes. Accalmie vers 7H30. Notre artillerie ne tire pas un coup de canon".
- "Les téléphonistes du bataillon ont ordre d'établir un ligne entre le PC du chef de bataillon et les batteries mais le fil manque".
- "Actuellement les chasseurs du 4ème BCP tiennent. Le moral est bon mais ils sont dans de médiocres conditions pour durer car pas ravitaillés, sans outils de parc et fatigués par la nuit qui a été très dure".
- "A partir de 11H le bombardement devient intense, plus aucune liaison", "à midi il redouble de violence", "13H30 l'effroyable rafale d'artillerie parait prendre fin".
- "Une attaque de l'ennemi forte de plus d'une compagnie est ralentie par nos feux puis définitivement brisée par une contre-attaque".
- "17H, le lieutenant Housset est envoyé d'urgence à la 306ème brigade rendre compte de la gravité de la situation", "la dernière réserve a subi des pertes très graves".
- "18H15, rien n'arrive de l'arrière. 8 fusées rouges ont été tirées dans l'après midi sans que notre artillerie tire un coup de canon. Les munitions s'épuisent, les effectifs fondent".
- "18H30, la défense de Bézonvaux va devenir impossible".
- Quelques minutes après, "le village est enlevé presque sans combat, l'ennemi ne marque aucun temps d'arrêt et progresse rapidement", "nous brûlons nos dernières munitions".
- "19H, les munitions deviennent rare, aucun ravitaillement"
25 février 1916 18H15, après une nuit et une journée de combats, le commandant Fouchard du 4ème bataillon de chasseurs à pied dresse un constat amer.
À 19H30, le soulagement enfin ! Le "repli" est ordonné et se déroule "dans le plus grand silence", couvert par deux compagnies qui "tiennent tête vigoureusement", euphémisme militaire pour sacrifice délibéré.

À 21H30, le 4ème BCP est "reconstitué au nord et au sud du village de Vaux sur la route de Verdun avec des éléments du 2ème BCP".
Les soldats exténués parcourent à pied les 4 km qui les séparent du fort de Souville qu'ils rejoignent à 23H00. Après 45 heures sans vivres et sous la mitraille, les chasseurs à pied peuvent enfin se restaurer.

Après une très courte nuit, ponctuée du son des obus, le "bataillon est rassemblé à 6H" le samedi 26 février et remonte vers le même secteur de première ligne que la veille.
Durant 10 jours, sans aucune relève, il fait face à des attaques et un déluge de feu ininterrompus.
Le journal du 4ème BCP détaille peu ces nouveaux combats, moins d'une page et demie de rapports télégraphiques ponctués de "même emplacement, aucune modification dans la situation de la bataille". Une sourde résignation semble avoir frappé le commandant Fouchard.

Le ravitaillement des première ligne est aléatoire, l'artillerie allemande touchant plusieurs la cantine roulante apportant les vivres.
Le lundi 28 février, le dégel transforme les tranchées en bourbier. Puis quelques jours plus tard, les poilus doivent faire face à nouveau au froid intense.
Passage d'un tir de barrage au ravin de Fleury au cœur de la zone où Pierre Lebouc était engagé (date incertaine).
Ce long cauchemar se termine dans la nuit du samedi 4 mars au dimanche 5 mars. La "relève s'effectue sans incident".
Le bataillon rejoint une caserne du centre-ville de Verdun vers 8H00. Pour la première fois depuis plus de 2 semaines, les poilus peuvent procéder à une véritable toilette.
Les rescapés sont ensuite envoyés au repos plus de 3 semaines, une cinquantaine de kilomètres plus au sud.

Le bilan de ces combats est catastrophique. Sur les 1700 soldats du 4ème BCP acheminés à Verdun, 642, plus d'un homme sur trois, a été tué, blessé ou prisonnier.
Bilan humain des combats de Verdun pour le 4ème BCP
Ironie cruelle de cette guerre interminable, mon grand-père Pierre Lebouc retournera sur le champ de bataille de Verdun deux ans plus tard. À environ 5 km à vol d'oiseau des positions qu'il avait contribué à défendre, il sera victime des gaz de combat.

Mémoriellement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques
. "Février & mars 1918 - Verdun où pépère a été gazé"
. "En 1918, en pleine guerre des tranchées, un député de gauche voulait détaxer le luxe"
. "Descendants de sans-papiers, morts pour la France entre 1914 et 1918"
. "L'insoutenable ambiguïté des monuments aux morts".

- Les mots entre guillemets et en italique sont strictement authentiques.

- Quatre sites ont été très utiles pour rédiger cette chronique :
. Mémoire des Hommes qui, entre autres archives militaires, a mis en ligne les Journaux des Marches et Opérations de la première guerre mondiale
. Les français à Verdun 1916
. Wikipedia
. Météo-Grenoble et ses chroniques météorologiques rétrospectives

- L'iconographie est constituée :
. d'extraits du mot rédigé par Pierre Lebouc le 11 novembre 1968
. d'extraits du Journal des Marches et Opérations du 4ème Bataillon de Chasseurs à pied
. d'une photo de Collier's New Photographic History of the World's War reproduite sur Wikimedia