samedi 24 janvier 2015

Combien d'immigrés musulmans en France ?

Beaucoup de bons esprits, dont la voix au chapitre a été affermie par l'actualité française récente, professent que l'hérédité et la géolocalisation engendreraient, une bonne fois - une bonne foi ? - pour toutes, pratiques religieuses, convictions, voire même comportements.
D'aucuns aperçoivent une cinquième colonne à l'emblème du croissant et de l'étoile envahir le pays de Vercingétorix, Charles Martel et Jeanne d'Arc et venir jusque dans nos bras … …
À les croire, ces cohortes étrangères feraient la loi dans nos foyers !

Quoi qu'il m'en coûte, j'ai cherché à mesurer la longueur de cette cohorte à l'aide de l'étalon froid et dépassionné des statistiques.

Comme pour l'estimation des croyances religieuses, les données indubitables manquent car nul ne peut être sommé d'assumer ses aïeux.
Toutefois, l'INSEE effectue des évaluations avec un niveau correct de sérieux scientifique. Les derniers chiffres datent de 2008 et sont représentatifs des ordres de grandeurs actuels.

Combien de migrants et d'enfants de migrants en France ?

À cette date, 4 résidents français sur 5, c'est à dire 52 millions de personnes, faisaient partie de ce que les démographes baptisent plaisamment la population “majoritaire”, c'est à dire nés en France de parents nés aussi en France.
Un cinquième des hexagonaux, 12 millions d'individus, ne répondaient pas à ce critère, car soit nés à l'étranger, soit ayant au moins un de leurs parents venu au monde loin de la patrie de Charles Maurras.
La tranche d'âge de 18 à 50 ans comporte le plus de personnes liées aux migrations, environ un tiers.
Par voie de conséquence, actuellement, 4 nouveaux-nés sur 10 dans notre bel Hexagone possèdent au moins un grand-parent étranger.
Pour l'ensemble de la population, la statistique n'a pas été actualisée depuis longtemps. Raisonnablement la proportion se situe entre un quart et un tiers.
Je vous invite à faire le test dans votre entourage, en remontant même, dans la mesure du possible, aux arrière-grands-parents. La barre symbolique de la moitié est très souvent franchie.
Répartition de la population résidant en France métropolitaine en 2008. "Issue de l'immigration" regroupe les personnes nées hors de France métropolitaine ou avec au moins un parent né hors de France métropolitaine.

D'où viennent-ils ?

Parmi les personnes immigrées ou d'ascendance directe immigrée, une petite moitié, 5.5 millions, un français sur 12, est originaire d'Europe.
Un peu plus de 3.5 millions, c'est à dire un hexagonal sur 18, ont leurs racines au Maghreb.
L'Afrique subsaharienne et la Turquie ont fourni respectivement 1.2 million et 500 000 personnes.
Enfin 2% de la population française, grosso modo 1.3 million, sont liés aux autres contrées de notre belle planète.
Répartition de la population résidant en France métropolitaine en 2008. Mêmes critères que graphique précédent.

Combien de “musulmans” parmi eux ?

Faisant fi de la liberté de conscience et des trajectoires individuelles, de doctes commentateurs professent que croyances et conduites sont déterminées par la géographie des ancêtres.
Selon eux est “musulman” toute individu dont une partie de la famille a des attaches dans des régions où l'islam est la religion majoritaire.

Pour éviter à ces brillants cerveaux une trop lourde charge arithmétique, j'ai effectué le comptage à leur place.
En mettant des lunettes grossissantes, on peut estimer qu'un peu plus de 4.5 millions de résidents français, un sur 14, sont originaires de pays dits “musulmans”.
Ces supposés “musulmans” ne sont pas majoritaires au sein des migrants et enfants de migrants puisque 6 sur 10 d'entre eux ont leurs attaches dans des zones dépourvues de mosquées.
Répartition de la population résidant en France métropolitaine en 2008. Mêmes critères que le premier graphique.

#JesuisCharlie
Mélangiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi, dans la même veine, la chronique "les musulmans en France, combien de divisions ?"

- Sources
  • Etudes INSEE "Immigrés et descendants d'immigrés en France - Insee Références - Édition 2012" et "Trajectoires et Origines - Enquête sur la diversité des populations en France - 2010".
  • Article Wikipedia "l'immigration en France"
- Les phrases en italique en début de chronique sont extraites des couplets 1 et 3 de la Marseillaise de Rouget de Lisle, hymne national de la France.
Liberté, Liberté chérie, combats avec tes défenseurs !

mercredi 21 janvier 2015

Les musulmans en France, combien de divisions ?

En France, les tragiques événements récents ont rallumé le débat sur les religions et l'ethnicité.
Depuis le mitraillage à Charlie Hebdo, "musulman" est devenu un terme tendance dont on ne sait s'il représente les croyants ou les pratiquants de l'islam ou encore les personnes venues de pays à majorité musulmane, voire ceux dont un ancêtre, à un degré mal défini, aurait frayé dans ces lointaines contrées.

Je vous propose, conformément aux habitudes de ce blog, d'envisager ces questions avec le regard froid et dépassionné des statistiques et de vous laisser vous forger votre propre opinion.

L'impossible mesure du religieux

Déterminer les parts de marché des différentes religions dans un pays donné est une question délicate car la foi est de l'ordre de l'intime et nombreux sont ceux sans opinions et pratiques théologiques tranchées.
De surcroît, en France, légalement, la liberté de conscience est absolue et nul n'est tenu de proclamer sa bonne ou sa mauvaise foi.

Imaginons quelques instants un sociologue souhaitant s'enquérir de mes convictions religieuses.
Techniquement, je suis catholique car j'ai été baptisé et mon prénom figure toujours sur les registres ecclésiaux.
Toutefois, à l'exclusion de quelques mariages ou enterrements, je ne vais jamais à la messe.
Quant à mes connaissances des textes sacrés, de leurs commandements et de leur morale ainsi que mes croyances envers les divinités et l'au-delà, ce blog n'étant pas un confessionnal, vous n'en saurez rien et le sondeur non plus !
Histoire de brouiller les pistes, j'ai même déjà expérimenté le divin plaisir de me faire passer pour un adorateur de Satan auprès d'un intégriste devenu aussi effarouché qu'une première communiante.

Le même enquêteur est confronté à de plus grandes difficultés face aux personnes possiblement musulmanes. Les marqueurs statistiques les plus faciles à relever n'existent pas ou peu. L'islam ne comporte pas de sacrements et la prière à la mosquée, quoique recommandée, n'est en rien une obligation. De surcroît, à l'instar du protestantisme, le clergé n'a pas de structure définie et hiérarchique.
La mesure du bouddhisme ou de l'hindouisme n'est pas plus aisée.

Pas étonnant dans ces conditions que les rares sondages et enquêtes sociologiques sur les religions affichent des résultats encore plus flous et contradictoires que les enquêtes politiques.

Afin de surmonter cette difficulté et de complaire à mes fidèles lecteurs, j'ai procédé suivant la méthode dite du comptage des manifestants, consistant à moyenner et à comparer les chiffres de différentes provenances.

Quel est le poids du religieux en France ?

À la question directe "croyez-vous en Dieu ?", une grosse moitié des français interrogés répond oui et une petite non.
Bizarrement, dans cette enquête, l'institut de sondage n'a pas jugé utile de prévoir l'option “ne sais pas”, les agnostiques sont priés de ne plus douter.
Pourcentage de personnes résidant en France vis à vis de la croyance en Dieu

Lorsque le sujet est abordé de manière moins binaire, la population de notre bel Hexagone se répartit grosso modo en 3 tiers.
Un peu plus d'une personne sur 3 se déclare religieuse, 29% s'affirment athées et le tiers restant non religieux.
Cette statistique varie beaucoup avec l'âge. Plusieurs résultats concordants indiquent que pas loin de la moitié des moins de 30 ans s'affirment athées ou sans religion. Il semblerait que les clergés de tout poil aient un problème de positionnement stratégique.
Pourcentage de personnes résidant en France vis à vis de la religion

Tous comptes faits, la France compte environ 24 millions d'ouailles de toutes sensibilités qui s'affirment concernées par le religieux, de l’ordre d'une personne sur 3.
Dans le même temps, 42 millions d’hexagonaux se mettent hors religion.
Pourcentage de personnes religieuses ou hors religion résidant en France

Quel est le poids des religions en France ?

Parmi le tiers religieux, le catholicisme occupe, de très loin, au sommet du podium.
Sensiblement un quart des français - 17 millions de personnes soit 2 croyants sur 3 - y adhère avec une pratique minimale.
Toutefois la messe hebdomadaire n'est suivie que par quelques pourcents de la population, entre un sixième et un dixième des catholiques suivant les sources.

L'islam décroche la médaille d'argent, mais sans avoir participé à la course au titre.
En conservant le critère de croyance associée à une pratique minimale, 3% à 6% des résidents français s'affirment musulmans, soit environ un sur 20 à 25, approximativement 2.5 à 3 millions de personnes. Grosso modo, un croyant sur 8.
Une enquête, avec des gages raisonnables de sérieux, a montré que les personnes vivant en France issues de familles pratiquant la foi musulmane se répartissaient en trois groupes sensiblement égaux : des musulmans se disant croyants et pratiquants, des personnes s'identifiant comme musulmanes mais sans pratique religieuse et des personnes se déclarant sans religion.
À bien y regarder, des affirmations peu éloignées de celles des personnes élevées dans d'autres fois.

Toujours chez les personnes se déclarant religieuses, le protestantisme, en groupant toutes ses obédiences, concerne de l'ordre de 3 à 4 hexagonaux sur 100, c'est à dire de 2 à un petit 3 millions de croyants.
Le judaïsme ferme la marche autour d'un sur 100, voire moins, assez nettement en dessous de la barre symbolique du million.
À ces chiffres microscopiques, il convient d'adjoindre, pour faire bonne mesure, 2% à 3% d'autres religions aussi diverses que variées, environ 2 millions de personnes rétives aux leaders du marché du Ciel.
Pourcentage d'adhésion aux religions des personnes résidant en France

#JesuisCharlie c'est à dire athéico-agnostico-catholico-islamico-protestantico-judaïco-diversico-laïquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique faisant sensiblement les mêmes comptes au niveau mondial “Les religions, combien de divisions ? Statistiques de la foi”.

- Voici la liste des différentes sources que j'ai employé. Ces enquêtes ont des questions et des méthodes très disparates, difficiles à réconcilier.
  • Sondages CSA & IFOP de 2013, tous deux intitulés “le catholicisme en France”
  • Sondage WinGallup & REDC de 2012 “global index of religion and atheism”
  • Sondage IFOP de 2011 “les français et la croyance religieuse”
  • Sondage IFOP de 2009 “étude sur l'implantation et l'évolution de l'islam en France”
  • Sondage CSA de 2004 “les français et la religion”

samedi 17 janvier 2015

Petit rappel de probabilités à l'usage des amalgameurs

Hier soir, le placard de ma cuisine m'a rappelé le coté facétieux et contre-intuitif de cette fraction des mathématiques qu'on nomme probabilités.

Ma famille et moi sommes les heureux possesseurs de vaisselle, acquise auprès d'un faiseur à l'enseigne bleue et jaune, que nous entreposons dans un meuble de même provenance.
Soucieux de saupoudrer un peu de fantaisie latino-maghrébine dans cette uniformité scandinave, une moitié de nos assiettes sont bleues, alors que l'autre est grise.

Objectivement, nous ne prêtons guère d'attention à la répartition de nos écuelles régie surtout par les variations du nombre de personnes présentes à la maison, des repas et de leur préparation ainsi que des fournées de lave-vaisselle.
De surcroît, le daltonisme de votre serviteur le rend usuellement fort peu sensible aux arrangements chromatiques.
Aussi, l'agencement des piles d'assiettes dans notre placard est une assez bonne approximation de ce que les rationalistes nomment le hasard et les croyants la main de Dieu.

À première vue, cette dernière semble assez équitable.
Les assiettes creuses respectent une alternance bleu - gris presque parfaite à l'exclusion de deux modèles bleus superposés.
Photo réalisée sans trucage
Toutefois, l'observation des deux autres piles dément ce hasard trop simpliste.
Les assiettes plates sont nettement dominées par un bloc gris, suivi d'un bloc bleu complété par un dissident gris.
Photo réalisée sans trucage
Les petites assiettes, en opposition avec leurs aînées, apparaissent suivant un système rigoureusement inverse.
Photo réalisée sans trucage
Ces longs enchaînements de couleurs identiques peuvent paraître surprenants voire improbables. D'aucun se disent que les photos ont été arrangées ou qu'elles traduisent une inclination familiale en faveur des grandes grises et des petites bleues ainsi qu'une suprême indifférence pour les assiettes creuses.

Pourtant tout bon probabiliste, armé de ses équations, nous expliquerait que la succession de 6 tirages pile suivis de 6 tirages face a strictement autant de chances de survenir que 6 fois pile puis face, au même titre que n'importe quel autre agencement dit aléatoire.
Il nous rappellerait aussi, qu'au loto, les combinaisons 1 - 11 - 21 - 31 - 41 ; 1 - 2 - 3 - 4 - 5 ou encore 3 - 8 - 14 - 22 - 47 possèdent chacune autant d'éventualités de faire un heureux gagnant.

Mes piles corrélées d'assiettes suédoises ne sont probablement ni mystérieuses ni manipulées et sont très certainement le fruit de multiples hasards plutôt que d'une quelconque nécessité.

Comme nous sommes encore en janvier, je forme le vœu que la prochaine fois que nous croiserons une apparente corrélation - par exemple un coiffeur homosexuel, un fonctionnaire fumiste, un footballeur bas de plafond, un français raciste, un complot sioniste ou un terroriste musulman - avant toute généralisation, nous nous remémorions, ne serait-ce qu'une seconde, l'ordonnancement des assiettes bleues et grises.

#JesuisCharlie
Antiamalgamiquement votre

Références et compléments
- Sur les liens compliqués entre perception, intuition et probabilités, je recommande les livres :
- Merci à Afef & Myriam pour leur nomination des couleurs ainsi qu'à Jean & Christine pour leur énergie positive.

samedi 10 janvier 2015

#JesuisCharlie - Ils ont tiré sur la liberté de refuser et le droit à la complexité

C'est dans le vide de la pensée que s'inscrit le mal.
Hannah Arendt


Depuis mercredi 7 janvier, nous avons été nombreux à dire et manifester que les assassins qui ont ensanglanté la France cette semaine avaient voulu abattre notre liberté d'expression.
Pouvoir dire, écrire et diffuser ce que bon nous semble, y compris les pires stupidités ou insignifiances, est au coeur des valeurs d'ouverture et de pluralisme.
Ce qui a été moins souligné, probablement à cause du deuil et de l'émotion, c'est que cette liberté de base a deux pendants tout aussi essentiels.

La liberté de refuser

Dans une société libre, comme chacun a le droit d'émettre ce qu'il souhaite, par voie de conséquence, chacun a aussi la possibilité de ne pas recevoir ce qui l'ennuie ou le désintéresse.
Très honnêtement, Charlie Hebdo, que j'avais lu dans ma jeunesse, ne me plaisait plus et, tout simplement, je ne le parcourais pas.
Je pourrais continuer la liste très longue des médias auxquels je suis hermétique.
De même, je pourrais énumérer toutes les innombrables pratiques culturelles, politiques, religieuses, sexuelles, sportives, professionnelles, linguistiques, culinaires et que sais-je encore qui me déplaisent et que j'ai banni de mon quotidien.
Il me faut aussi citer les quelques 66 millions français qui refusent obstinément de lire mes publications sur internet, sans parler des trop nombreux tunisiens, belges et autres francophones.
Ce tri permanent est, à bien y réfléchir, assez exigeant. Il suppose que chacun, consciemment et inconsciemment, se définisse, choisisse ce qu'il veut faire et donc décide de ce à quoi il renonce.
Je souhaite pouvoir déterminer seul si je lis ou ne lis pas Charlie Hebdo. Pas que quelqu'un d'autre, a fortiori armé, se substitue à mon libre arbitre.
Évidemment, penser par soi-même - c'est à dire être au sens étymologique un refuznik - est une abomination qui terrorise les terroristes et leurs mentors totalitaires.

Le droit à la complexité

Les tenants des totalitarismes, quels qu'ils soient, simplifient le monde selon une logique d'exclusion, A OU B, eux OU nous.
Une société de liberté est aussi une société de complexité pratiquant la logique inclusive, A ETET un peu de C ET pourquoi pas du D.
Je peux être français ET semi-auvergnat ET apprécier la nourriture épicée ET ne jamais mettre les pieds dans une église ET fréquenter une pagode ET abonné au gaz AINSI que les compétitions de badminton ET voter François Bayrou.
Alors que mon voisin est ouzbek ET britannique ET un tiers dauphinois ET carbure au saucisson à l'ail ET à l'eau bénite ET est adhérent à la Fédération des Pêcheurs à la Ligne de Gauche.
Cette possibilité et cette réalité de mosaïque, de kaléidoscope fait le sel de nos sociétés d'ouverture. La liste des victimes des tueurs illustre d'ailleurs tragiquement la diversité française.
Là aussi, la complexité oblige à se comporter et à penser par soi-même, l'acte le plus effrayant pour un simplificateur armé et autoproclamé.

Pour conclure, une citation de Chokri Belaïd, assassiné en Tunisie en 2013 par les mêmes balles que Charlie Hebdo et les autres victimes :
“Nous avons un projet dans lequel ils ont leur place. Ils ont un projet dans lequel nous n'en avons aucune.”

No pasaran
#JesuisCharlie
#Jesuistouteslesvictimessansdistinction

Tristement mais opiniâtrement votre


mercredi 7 janvier 2015

#JesuisCharlie - Encore un terrible bégaiement


Après janvier 2011, après un billet sur le Mali, après les assassinats de Chokri Belaïd et de Mohammed Brahmi, encore une triste chronique déclenchée par des actes délibérés de barbarie.

Aujourd'hui, à Paris, 12 personnes, dont des dessinateurs qui ont enchanté ma jeunesse et 2 policiers, ont été lâchement abattues. 8 autres ont été gravement blessées.

Les salopards qui ont tiré au lieu de croire que leur dieu les protège se sont probablement crus obligés de protéger leur dieu.

Quand des esprits étroits s'arrogent le droit de passer par les armes leurs semblables, ils signent tragiquement leur impuissance intellectuelle.
Une cause avec des arguments pertinents se défend avec des stylos, des claviers, des caméras et des porte-voix.
Le kalachnikov est la rhétorique des crétins, elle ne peut donc nous convaincre.

No pasaran
#JesuisCharlie

Tristement votre

samedi 3 janvier 2015

Une météo agréable aux daltoniens

Le site meteo-grenoble.com et ses déclinaisons dans une vingtaine de villes européennes font partie de mes favoris pour au moins deux raisons.
Tout d'abord, ils ont le bon goût de nous annoncer gratuitement la pluie et le beau temps de manière moins imprécise que leurs confrères.
Ensuite, ce service météorologique fait l'effort d'être sympathique aux daltoniens.

Le site propose des prévisions à 15 jours. Toutefois, soucieux de ne pas être confondu avec Madame Irma, il indique “à confirmer” ou bien “très incertain” lorsque les modèles météorologiques ne permettent pas de pronostiquer le temps avec une probabilité décente.

Initialement, une pastille ronde jaune signifiait “à confirmer” et la même en rouge “très incertain”.
Malheureusement, lorsque, comme votre serviteur ainsi que 8% à 10% des lecteurs mâles de ces chroniques, on est affecté d'une vision défaillante des couleurs, les deux icônes sont difficiles à distinguer.

meteo-grenoble.com a modifié ses pictogrammes pour prendre en compte le daltonisme.
Il utilise toujours le rond jaune pour “à confirmer” mais a transformé “très incertain” en carré rouge.
Les personnes dotées d’une vision standard bénéficient désormais d'un double moyen de distinguer les deux états : la couleur plus la forme.
Les daltoniens se reposent exclusivement sur l’aspect géométrique sans se soucier de la couleur.

Extrait du site meteo-grenoble.com du 6 janvier 2015 avec les pictogrammes "à confirmer" et "très incertain".
Cette astuce très simple - emploi groupé d'une double distinction par la couleur et par la forme - est similaire à celle utilisée par Apple dans son service cartographique d’informations routières décrite dans une autre chronique. Elle devrait faire systématiquement partie des bonnes pratiques ergonomiques de tout bon site web.

Merci, bravo et excellente année à meteo-grenoble.com !

Daltoniquement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques :
- Les sites de prévisions météorologiques

mardi 30 décembre 2014

N'en déplaise à Jeremy Rifkin, internet n'éclipse pas le capitalisme

J'ai entamé, et probablement je ne terminerai pas, la lecture du livre de Jeremy Rifkin la nouvelle société du coût marginal zéro.

Ce consultant prolifique passe le plus clair de son temps à prodiguer aux grands de ce monde, moyennant quelques kilodollars sonnants et trébuchants, ses précieux avis prospectifs.
Tous les 2 ans, il s'abaisse à s'adresser au bon peuple par le biais d'un best-seller, ni libre, ni gratuit.

Dans sa plus récente production (rassurez-vous, je ne l'ai pas payée), il proclame, en 500 pages filandreuses, que la troisième révolution industrielle provoquée par internet va rendre la production de tous nos besoins à coût marginal nul grâce à l'informatique, aux télécoms, aux imprimantes 3D, à la production individualisée d'énergies renouvelables et aux communaux collaboratifs.
Ces derniers, appelés aussi open source, sont, à l'instar de Wikipedia et des logiciels libres, des informations rendues par leurs auteurs accessibles et utilisables par tout un chacun. Les licences Creative Commons en sont l'emblème le plus connu.
Ce cocktail détonnant va, selon son thuriféraire, rien moins que provoquer l'éclipse du capitalisme et nous changer tous de consommateurs en prosommateurs (en anglais prosumers).

Ce savant mélange de positivisme béat, d'écologie radicale et de déni des ordres de grandeurs a le don de me hérisser le poil.
Je ne réussis pas à comprendre comment, à partir de phénomènes indéniables, un gourou autoproclamé peut tirer des conclusions aussi peu étayées et surtout fasciner nombre de nos décideurs politiques, dont Angela Merkel, Nicolas Sarkozy, Arnaud Montebourg et François Hollande.

Je vous propose donc d'examiner de plus près quelques unes des prophéties de Jeremy Rifkin.

Ne pas confondre coût marginal zéro et coût total nul

Il est vrai que, dans les domaines liés à l'informatique au sens large, le coût individuel d'un traitement ou d'un stockage - ce que les économistes appellent le coût marginal - tend vers zéro.
Par exemple, à partir du moment où vous avez fait l'acquisition d'un disque de plusieurs téraoctets, y loger vos dernières photos de vacances ne requiert aucun débours additionnel.
Toutefois, obtenir un coût marginal réduit suppose en amont des investissements souvent conséquents, dans notre exemple l'achat initial du disque.
Internet repose sur des réseaux de télécommunications et des data centers à la fois fort peu immatériels et très onéreux. Ainsi, si votre opérateur vous facture un forfait mensuel et non un prix à chaque transaction, c'est parce que l'arrivée de cette chronique sur votre terminal ne lui cause aucune dépense spécifique mais que la construction et l'entretien de son réseau doivent être couverts par des recettes.
La troisième révolution industrielle, à l'instar des deux précédentes, est mue par des infrastructures massives requérant des financements colossaux.
De même, la production énergétique, quelle que soit sa forme, classique ou renouvelable, massive ou décentralisée, est aussi un gouffre à investissements. Les technologies respectueuses de notre planète ne sont pas pour autant moins avides en capital.
À titre d'illustration, pour faire rouler l'intégralité du parc automobile français à l'électricité solaire, en faisant fi des menus problèmes d'acheminement et de stockage de l'énergie, un rapide calcul montre qu'il faudrait implanter de l'ordre 140 000 hectares de panneaux photovoltaïques, l'équivalent de 6 forêts de Fontainebleau.
Un tel équipement coûterait la bagatelle de 1 500 milliards, 23 000 euros par français, 9 mois de PIB. On est très loin d'un coût nul, même en imaginant des améliorations technologiques.

Le bénévolat a toujours existé

Il est parfaitement exact que l'irruption des communaux collaboratifs bouscule des business parfois établis de longue date.
La publication d'encyclopédies n'a pas survécu à Wikipedia, les éditeurs vacillent sous l'effet des copies et l'industrie du logiciel est durablement transformée par l'irruption du libre.
D'une manière générale, il est probable que la propriété intellectuelle traditionnelle ait pris une belle volée de plomb dans son aile.
Toutefois, au cours de l'histoire économique, les limites entre activités marchandes et non marchandes, voire bénévoles, n'ont cessé de fluctuer. Le capitalisme depuis son essor au début du dix-neuvième siècle s'est d'ailleurs toujours très bien accommodé des coopératives en tous genres.
Trois exemples, parmi de nombreux autres, de ces frontières floues de l'emprise des marchés :
  • Jusque vers le tiers du vingtième siècle, la santé était majoritairement l'apanage de la charité et du bénévolat.
  • Les tâches domestiques, longtemps rétives à tout négoce, restent encore largement hors marché, même si les équipements électroménagers - investissements non négligeables - ont secoué la donne.
  • Une grande partie des biens et services que nous utilisons dépendent de brevets tombés dans le domaine public, c'est à dire librement et légalement exploitables.
Les nouveaux communaux collaboratifs, grâce à la technologie, rendent non marchands ou plutôt indirectement marchands des domaines inédits. C'est un défi d'importance pour les entreprises et l'emploi des secteurs concernés mais pas une mise à mort des lois générales de l'économie.

Toute notre consommation n'est pas imprimable

Il est indéniable que la spectaculaire et récente amélioration de l'impression 3D va troubler des productions bien établies. C'est une des multiples mutations en cours dont toutes les conséquences ne sont pas encore perceptibles.
Toutefois, si nous examinons notre usage de biens et services, une bonne part n'est guère reproductible en 3D : l'alimentation et les autres éléments d'origine organique, les composants électroniques à commencer par ceux employés dans les imprimantes, les matériaux de construction, les avions, les trains, etc...
Là encore, des secteurs entiers de l'économie vont être affectés par ces évolutions et la frontière marchand - non marchand va être redessinée.
Grâce à ces changements techniques et sociétaux - Joseph Schumpeter aurait dit ces destructions créatrices - les capitalistes ont encore de très beaux jours devant eux, à commencer par les fabricants, les vendeurs et les exploitants d'imprimantes 3D.


Une des mutations que Jeremy Rifkin oublie de mentionner est que grâce à internet, notamment au communal collaboratif Wikipedia et à l’hydre capitaliste Google, les discours des experts de tout poil sont devenus aisément vérifiables.

Marginalement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "un monde sans droits d'auteur, ni brevets est possible"
- Pour évaluer par vous-même les succulents avis de Jeremy Rifkin dans son impérissable livre La nouvelle société coût marginal zéro : l'internet des objets, l'émergence des communaux collaboratifs et l'éclipse du capitalisme, tout en mettant en pratique ses conseils avisés sur les communaux collaboratifs, je vous suggère ce lien.
- Je tiens à disposition des lecteurs le détail du calcul des panneaux solaires pouvant alimenter les voitures électriques.
- Merci à Myriam de m'avoir suggéré l'oeuvre indépassable de Jeremy Rifkin.

dimanche 28 décembre 2014

Jeanne d'Arc n'avait pas la peau lisse !

Nous nous représentons les personnages du passé à notre image.
Ainsi, l'ardente Jeanne d'Arc, symbole nationaliste de la France éternelle et revencharde, évoque, pour la plupart d'entre nous, un mélange plutôt affriolant d'héroïnes de cinéma et des jeunes modèles des statues de Compiègne, Orléans, Rouen ou Paris.
Pourtant, si nous nous trouvions, si j'ose dire, nez à nez avec notre glorieuse aînée, nous ne supporterions probablement ni son apparence, ni son odeur.

Au Moyen-Âge et à la Renaissance l'hygiène était inexistante.
Eau et bains étaient réprouvés simultanément par l'Église et la médecine qui y voyaient une source de troubles pour la moralité et l'équilibre des humeurs. Ainsi Paris, ville la plus développée d'Europe, abritait à peine une étuve pour 3 000 habitants.
Vêtements couvrants, été comme hiver, masquaient autant que faire se peut boutons, bubons et autres pustules.

La nourriture n'était ni abondante, ni diversifiée. L'immense majorité de la population se maintenait tout juste au niveau de subsistance. Les carences alimentaires étaient récurrentes, y compris jusque dans la noblesse.
En conséquence, rachitisme et lésions de la peau étaient la norme, ainsi que les dents déchaussées ou cariées.

Dès leur plus jeune âge, les enfants, qu'il était hors de question de scolariser, participaient aux travaux, souvent très physiques, de leur maisonnée. Ce qui entraînait une limitation de leur taille et une recrudescence de difformités.
À tout âge de la vie, le temps que nous qualifions désormais de libre était très limité.

En 1431, Jeanne d'Arc eut finalement bien de la chance d'avoir été alpaguée et exécutée aux alentours de son vingtième anniversaire.
Cette arrestation providentielle lui a permis d'échapper aux grossesses, accouchements et allaitements annuels, avec toutes les conséquences sur sa santé et surtout sa survie.
D'ailleurs l'infâme évêque Cauchon et la perfide justice anglaise n'ont que fort peu raccourci l'existence de la Pucelle d'Orléans. Son espérance de vie à sa naissance n'excédait pas 25 ans.

Bref, la Très Sainte Patronne de la France, à l'instar de la population de son temps, n'aurait, aujourd'hui, franchement pas fière allure.
La récupération d'emblèmes historiques est toujours un exercice risqué.

Nationalo-odoriquement votre

lundi 22 décembre 2014

Forces et faiblesses de la Tunisie 4 ans après sa révolution

Avec le second tour de l'élection présidentielle qui a vu la victoire du jeune espoir de 88 ans, Beji Caïd Essebsi, la Tunisie vient de tourner la page de sa transition démocratique.
Presque 4 ans après la révolution de janvier 2011, je vous propose d'examiner ce qui rend le verre de thé tunisien simultanément à moitié plein et à moitié vide.

Les aspects positifs


Une grande liberté d’expression
Depuis 4 ans, la parole s’est libérée, non seulement dans les institutions, mais aussi, et surtout, dans la vie quotidienne.
Ce bouillonnement est un excellent rempart contre beaucoup de bêtises.

Une vraie maturité électorale
En un peu plus de 3 ans, la Tunisie a organisé 4 élections qui se sont déroulé correctement, sans incidents majeurs.
Les tunisiens se sont emparés, sans coup férir, du processus électoral dans toutes ses dimensions, y compris l'abstention et le vote blanc.
Les délices de l'alternance politique tranquille peuvent aussi se goûter au soleil.

Une alternance nette mais pas écrasante
En mettant Nidaa Tounes nettement en tête des législatives d'octobre dernier et en élisant son leader Beji Caïd Essebsi à la présidence, les tunisiens ont choisi de clore l'expérience menée par les islamistes d'Ennadha et leurs alliés suite au scrutin de fin 2011.
Toutefois, si la sanction est nette - le vainqueur emporte la présidentielle avec 55% des voix - Ennadha et ses sympathisants restent une force avec laquelle il faut compter.

La violence et la pagaille sont restées contenues durant la phase transitoire
Malgré les trop nombreuses victimes du terrorisme, un processus chaotique et la crise économique mondiale, la Tunisie a traversé sa révolution et sa transition avec des dommages minimaux.
La résilience et l'inventivité économique des tunisiens mérite d’être relevée. Bon an, mal an, malgré de nombreuses vicissitudes, l'économie s’est maintenue à flot, à défaut de croître.

Les points négatifs


La situation sécuritaire est mauvaise
Même si, fort heureusement, les djihadistes n'ont pas réussi à perturber les élections, ils sont responsables de l'assassinat de deux figures politiques, Chokri Belaïd et Mohammed Brahmi, et de dizaines de membres des forces de l'ordre.
Depuis deux ans, l'armée ne réussit pas à venir à bout du maquis terroriste implanté dans le centre du pays, près de la frontière algérienne.
À ce sombre tableau, s'ajoute une petite délinquance très active aux effets détestables au quotidien.

L'économie a besoin d'un sérieux coup de boost
Des réformes en profondeur s’imposent pour relancer la machine et obtenir la croissance à 2 chiffres que la Tunisie devrait avoir. Le chômage est stratosphérique et mine la société.
Pour plus de détails, je vous recommande la récente interview d’Habib Sayah.

Les disparités régionales sont excessives
Le centre et le sud de la Tunisie sont en déshérence.
Ces régions sont un concentré de difficultés : faible attractivité économique et touristique, chômage très au dessus de la moyenne nationale, infrastructures et équipements publics déficients, corruption et clientélisme endémiques…
Le nouveau gouvernement va devoir s’attaquer à ce problème aussi peu soluble que celui dit des banlieues en France.

Les interrogations


Le parti vainqueur des élections est un rassemblement flou
Nidaa Tounes s'est construit autour de l'opposition aux islamistes d’Ennadha et rassemble des personnes très dissemblables.
La question de l'islamisme a confisqué le débat électoral qui aurait du porter sur les stratégies économiques et sociales ainsi que sur la place de l'état.
La majorité des récents élus de tous bords au parlement ne brille pas par ses compétences économiques et sociales.
De surcroît, beaucoup de cadres de Nidaa Tounes, à commencer par leur boss, ne sont pas vraiment des perdreaux de l’année.

Combien de temps chômeurs et travailleurs pauvres vont-ils encore accepter de patienter ?
La Tunisie est une poudrière sociale.
Le redressement de la situation impose des réformes exigeantes qu'une grande partie de la population aura du mal à supporter. Aussi les marges de manœuvre du futur gouvernement sont très étroites.

Invariablement optimiste vis à vis de ma patrie de coeur, je reste tunisiquement votre.

Tahia Tounes !

Références et compléments
- Tunisie pays de l'année selon The Economist, 3 questions à Habib Sayah
- Mes différentes chroniques sur la Tunisie notamment :


samedi 20 décembre 2014

En pleine révolution industrielle, le catholicisme culminait en France

La religion catholique a connu, en France, son apogée sous le règne du regretté empereur Napoléon III.
Alors que la révolution industrielle transformait durablement la société, les effectifs du clergé ont atteint des sommets. 180 000 curés et moines étaient en activité, 1 religieux pour 200 personnes. Dans aucune autre période, les ecclésiastiques n'ont été aussi nombreux.

L'explication la plus fréquemment fournie par les manuels d'histoire est l'autoritarisme du régime impérial couplé à sa religiosité conservatrice, dont l'impératrice Eugénie était le porte-drapeau.
Si ce point est indéniable, il ne convainc pas. La monarchie de droit divin des rois capétiens était nettement plus absolutiste et favorable à l'Église.

Deux éléments, aux résonances actuelles, tant en Europe qu'au Maghreb, permettent d'appréhender cette poussée religieuse, morale et conservatrice, une génération avant la victoire au forceps des forces dites laïques.

Tout d'abord, un clergé pléthorique suppose une excellente productivité économique.
En effet, prêtres et moines ne sont pas des fonctions directement productives. Adorer le Ciel ne remplit guère les garde-manger.
Aussi des religieux ne peuvent subsister que si le reste de la population produit un surplus suffisant pour, a minima, les nourrir, les vêtir et les loger. Il en est de même pour les soldats, les nobles, les enseignants, les médecins ou encore les artistes.
Les nettes améliorations des techniques agricoles et les débuts en fanfare de l'industrie ont fourni, pour la première fois dans l'histoire, de quoi faire vivre une vaste classe tertiaire. Les ecclésiastiques en ont bénéficié au même titre que les autres professions intellectuelles.

Ensuite les formidables bouleversements de la révolution industrielle - exode rural, apparition de l'usine et du salariat, diminution relative des rentes foncières, transports de masse, progrès de l'éducation, début de transition démographique, amélioration de l'espérance de vie, montée du sentiment national... - ont secoué la société.
Repères ancestraux et contrôle social ont été durablement ébranlés.
De surcroît, ces évolutions se sont propagées en ordre très dispersé en fonction des lieux, des milieux et des personnes.
Comment dans un tel maelström ne pas être tenté de se raccrocher aux branches paraissant encore solides ?

La religion, en tant qu'institution, est idéale dans cette fonction.
Ses dogmes rendent simple et intelligible un monde qui ne l'est plus, ses rites, par leur permanence, rassurent et ses structures sont porteuses d'ordre social.

La bourgeoisie investissait dans les compagnies ferroviaires ou sidérurgiques qui détruisaient avidement l'ancestrale société paysanne et simultanément remplissait les églises.
De la même manière, de larges pans de la paysannerie et de la récente classe ouvrière changeaient d'emploi et de lieu, échappant aux familles-souche, tout en restant, encore quelque temps, fidèles à un catholicisme rigide.

À la fin du XIXème siècle, le gros de la transition industrielle étant digéré, notamment par effets de génération et de migration, le catholicisme perdit petit à petit de son attrait.
Les tenants de la laïcité, devenus sociologiquement majoritaires, purent alors lui porter des coups appuyés.

La révolution numérique mondialisée actuelle ne serait-elle pas en train de susciter des conservatismes, certes différents dans leurs apparences, mais assez similaires dans leurs raisons profondes au point culminant du catholicisme français vers 1860 ?
Le long terme leur est-il aussi favorable qu'il y parait aujourd'hui ?


Historico-mutationnellement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "Bistrots et curés professions sinistrées".

vendredi 19 décembre 2014

Rimbaud + McDo + Dubaï = le plateau ivre

Naguère, le regretté Jean Ferrat chantait que le poète a toujours raison, qu'il voit plus loin que l'horizon.

Ainsi, le non moins regretté Arthur Rimbaud, après avoir hurlé ses rimes iconoclastes de Charleville à Paris, a jeté sa plume aux orties pour aller trafiquer des armes dans la péninsule arabique.
Ce génie tourmenté avait probablement saisi que le commerce, hélas, change le monde au moins autant que la poésie.

Aujourd'hui, s'il revenait parmi nous, le ténébreux Arthur préférerait les Émirats au Yémen. Il serait trader de futures au financial centre de Dubaï.
Une fois terminée sa journée de golden boy, il se rendrait au temple consumériste plaisamment baptisé Dubaï Mall.

Là, heurtant, savez-vous, d'incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D'hommes, des arcs-en-ciel tendus comme des brides,
Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux
,
il grifonnerait quelques vers sur les fonds de plateau en papier du Mac Donald's.

Fileur immobile des éternités bleues, je regrette l'Europe aux anciens parapets...
Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants...

Poéticommercialement votre

Références et compléments
- Le crayonnage et la photo ont été réalisés par mes soins dans la (fast) food court de Dubaï Mall le 17 décembre 2014, à l'issue d'un repas mérité à défaut d'être gastronomique.
- Les passages en gras italique sont d'authentiques extraits du Bateau Ivre d'Arthur Rimbaud. L'intégralité de ce poème est à disposition sur le site des classiques de la poésie française par Webnet.
- Les futures sont des contrats à termes négociés en bourse. Voir à ce sujet la chronique "les marchés financiers font pire que l'horoscope et la météo".

lundi 15 décembre 2014

MOOC : avis de tempête sur l'enseignement

Je viens, pour la première fois, de suivre un MOOC.

Cet acronyme anglais, qui se prononce mouque, signifie Massive Online Open Course, cours en ligne massif et ouvert.
Durant un mois et demi, j'ai, chaque semaine, consacré environ 2.5 heures à regarder des vidéos, répondre à des évaluations, corriger celles d'autres participants et dialoguer sur des forums.

Cette expérience enrichissante laisse entrevoir des bouleversements rapides dans l'éducation, domaine où les méthodes n'ont que peu évolué depuis le Moyen-Âge.
Dans la décennie qui vient, l'université traditionnelle, mais aussi une partie du lycée, voire du collège, seront emportés.

Analysons ensemble cette mutation annoncée.

C'est quoi un MOOC ?
Un MOOC est un cours gratuit diffusé par internet.

Le ou les professeurs enregistrent leurs interventions en vidéo.
Elles sont ensuite visionnées par les participants à l'horaire et au rythme de leur choix.
Les MOOC sont souvent des modules de 6 semaines, avec 1 à 2 heures hebdomadaires de vidéos.
Généralement, supports de cours et vidéos sont non seulement consultables mais aussi téléchargeables.

Le MOOC comporte aussi des évaluations à remplir en ligne, généralement une par semaine, la dernière étant plus étoffée.
Pour obtenir sa note, il est indispensable de corriger les évaluations d'environ 5 autres participants. Le système se prémunit ainsi des erreurs de notation.

La plupart des MOOC sont accompagnés de forums en ligne où les participants, et parfois l'équipe pédagogique, peuvent échanger autour des thèmes du cours.


Qui peut suivre un MOOC ?
Toute personne munie d'une connexion internet peut s'inscrire à un MOOC, quels que soient son âge, son niveau initial de formation, son expérience, son lieu de résidence, ses revenus, ses horaires, sa motivation, sa maîtrise linguistique…
Le M de MOOC, qui signifie massif, indique que ces cours s'adressent au plus grand nombre.


Quels sont les avantages des MOOC ?
Les MOOC mettent le savoir à la portée du plus grand nombre. Désormais, d'excellentes universités mondiales mettent en ligne les cours de leurs meilleurs professeurs.
Toute personne, qui souhaite se former ou tout simplement approfondir un thème, peut désormais y parvenir sans difficulté logistique ou pécuniaire. Plus besoin de se rendre dans une métropole, de s'inscrire, éventuellement de payer ou encore d'être tributaire d'horaires prédéfinis.

Pour des enseignements de niveau basique, pour faire simple de la fin du lycée à la licence, les MOOC donnent accès aux meilleurs pédagogues.
La loi d'Ohm ou les principes de la comptabilité générale sont plus faciles à digérer lorsqu'ils sont présentés par une bête de scène effectuant un vrai show devant la caméra.

Le haut niveau est aussi mis à la portée de tous et non plus réservé à quelques dizaines d'heureux élus d'une faculté bien précise.
Si la biologie marine des fosses de l'océan pacifique vous fait palpiter, les spécialistes du domaine ont mis leurs connaissances à votre disposition.


Y a-t-il des inconvénients ?
L'enseignement traditionnel qui regroupe, durant une année, les mêmes étudiants, dans une unité de temps et de lieu, pallie partiellement, par ses structures et ses rituels, notamment les examens, au manque de motivation.

Avec un MOOC, l'apprenant est seul devant son écran et doit affronter les baisses d'envie sans le secours d'une institution et de condisciples.
Tracer sa propre voie en solitaire est plus exigeant que de rester dans des rails collectifs.

De surcroît, un campus ou un lycée est aussi un lieu de socialisation où de nombreuses interactions humaines se nouent et se dénouent.
Cette absence de contacts bien réels est le principal défaut de tous les outils en ligne. Les MOOC ne font pas exception en la matière.
Ainsi, par exemple, il n'est pas certain que votre serviteur aurait pu, lors d'un MOOC, tisser une relation solide avec celle qui allait devenir son épouse préférée.

Autre imperfection des MOOC, ils se prêtent à la transmission de connaissances, mais pas à leur mise en pratique matérielle.
Beaucoup de disciplines, surtout scientifiques, nécessitent, non seulement une maîtrise théorique, mais aussi un entraînement à la mise en oeuvre concrète. Pour l'instant, en dehors de l'informatique et des mathématiques, le matériel et les encadrants ad hoc ne se prêtent guère à la mise en ligne.


Un MOOC est-il vraiment gratuit ? Comment est-il financé ?
Dans un MOOC, le plus souvent, le cours et l'évaluation sont totalement gratuits.
Par contre, la certification de la note est payante. Habituellement de l'ordre de 100 € pour un cours de 6 fois une heure.
Les participants désirant un diplôme assurent donc la mise à disposition gratuite au plus grand nombre de connaissances et de pédagogie.
Il s'agit d'un renversement du modèle traditionnel. Jusqu'alors, dans une école privée, le totalité de la scolarité était payante, sans distinction entre enseignement, évaluation et certification.

Les tarifs actuels de certification sont très loin d'être bradés.
Suivant les disciplines, un enseignement traditionnel post-bac varie entre 15 et 25 heures hebdomadaires, réparties sur 9 mois par année.
Un étudiant souhaitant réaliser le même programme annuel avec des MOOC doit donc débourser entre 8 000 et 14 000 € pour être complètement certifié, un montant comparable aux 12 000 € que l'état français dépense pour chaque étudiant dans l'enseignement supérieur public.

Les plus grands éditeurs de MOOC sont pour l'instant américains. Venus d'un système où l'enseignement supérieur est massivement payant, ils ont défini leurs tarifs par rapport aux frais traditionnels de scolarité.
L'attrait économique pour les étudiants se situe, à l'heure actuelle, essentiellement dans la diminution des dépenses annexes, principalement de logement.


Quelles conséquences pour le système d'éducation traditionnel ?
Les MOOC sont récents. Les mutations qu'ils vont engendrer sont multiples et pas encore définitives. Néanmoins, il est possible d'esquisser quelques tendances qui, très vite, pourraient devenir réalité.

  • L'enseignement en ligne va mettre à mal l'enseignement traditionnel. Un éventuel système mixte ne sera pas durable.
    À chaque fois qu'une nouvelle technologie apparaît, les acteurs de l'ancien système, en bonnes autruches, font l'éloge du mélange des genres.
    Avec le recul de l'histoire, passé une période de transition, souvent assez courte, cela ne s'est jamais produit. Ainsi, diligences, machines à vapeur, télégraphes ou chanteurs de rue ont mal survécu.
    Il n'y a pas d'exemple où une baisse drastique de coûts de production n'ait pas révolutionné rapidement un secteur.
     
  • Les tarifs des institutions privées d'enseignement vont s'écrouler.
    Le coût d'un MOOC est fixe et peut s'amortir sur plusieurs années.
    Plus le nombre d'étudiants désireux d'être certifiés en ligne augmentera ; plus, concurrence aidant, les tarifs baisseront.
     
  • Les acteurs de l'éducation vont se concentrer internationalement.
    À l'instar de Google, Apple ou Amazon, les acteurs de l'éducation en ligne vont très probablement se concentrer. Les meilleurs et les plus connus rafleront toute la mise.
    Pourquoi suivre un MOOC et payer pour avoir une certification de l'Université de Corrèze ou de Kelibia lorsque, pour le même prix, on peut décrocher, dans la même discipline, un diplôme de Stanford ?
    Le monde académique s'industrialise et va faire l'objet de batailles concurrentielles mondiales.
     
  • Les MOOC sont la bouée de sauvetage de l'enseignement public gratuit et égalitaire.
    Aujourd'hui, en France, grosso modo 300 à 500 professeurs enseignent les rudiments du génie électrique en premier cycle.
    Il en est de même dans toutes les disciplines de base, pour l'ensemble des pays francophones.
    L'usage de main d'oeuvre enseignante et de bâtiments est important et pèse directement sur des deniers publics de plus en plus rares.
    De surcroît, des acteurs privés internationaux vont venir concurrencer les systèmes nationaux publics et gratuits.
    Sans de très forts changements volontaires, l'inégalité sociale du système éducatif français va s'accroître.
    Avec des MOOC, il suffirait que les puissances publiques financent, pour toute la Francophonie, 3 à 5 professeurs par discipline ainsi que quelques vidéastes pour obtenir un service identique, voire meilleur, que les cours universitaires traditionnels actuels.
    L'économie en personnel et en immobilier serait gigantesque, surtout si les MOOC empiètent, au moins partiellement, sur le lycée.
    Seules les séances de travaux pratiques, partiellement remplaçables par un couplage entre des MOOC et de l'apprentissage, auraient besoin d'être maintenues avec enseignants et salles de classe.
     
  • Professeur de lycée ou de premier cycle sera très prochainement une profession sinistrée.
    Plus un enseignement est basique et non spécialisé, plus il est menacé par les alternatives en ligne.
    Une partie des professeurs surnuméraires pourra devenir des tuteurs pour guider et suivre les étudiants en mal de motivation.
    Une autre fraction pourra s'investir plus dans la recherche et les thématiques de pointe.
    Mais, revers terrible de la médaille, une majorité d'enseignants actuels devra trouver un autre travail.
    Se destiner au professorat est, pour un futur bachelier de 2015, un choix suicidaire.
    De même, pour une institution traditionnelle d'éducation, agrandir son campus est devenu une option mal avisée.
     
  • Les cursus linéaires de formation et la sélection à l'entrée vont prendre un coup de vieux.
    Chacun peut s'inscrire à un ou plusieurs MOOC ans aucune condition. Seul l'acquis par rapport au sujet du cours est évalué en fin de MOOC.
    Cette manière peu rigide de procéder est bien adaptée à la formation continue tout au long de la vie. Les tenants des diplômes traditionnels vont devoir se repositionner par rapport à ces nouvelles pratiques flexibles.
    Quant à la détestable sélection à l'entrée pratiquée en France et Tunisie au moment du bac et des classes préparatoires, ses jours sont comptés...
       
  • La tempête des MOOC va aussi impacter l'immobilier.
    Les besoins en bâtiments d'enseignement vont s'écrouler. Des réserves foncières gigantesques seront ainsi libérées dans les années à venir.
    De même, le marché des résidences étudiantes risque de connaître un sacré coup de mou.
    Au final, la physionomie et la sociologie de villes comme Grenoble, Montpellier ou Toulouse pourraient être radicalement modifiées.

Mutationnellement votre

Post Scriptum : j'ai conscience et j'assume le caractère perturbant, provocant et polémique de cet exercice de prospective simultanément pédagogique et technologique.
Je vous invite à le commenter et le critiquer. Merci, pour ce faire, de me contacter.

samedi 13 décembre 2014

Généalogie : à la recherche d'Othman Kedous l'ottoman de Kelibia

À en croire la tradition, la famille Kedous de Kelibia en Tunisie aurait pour origine un dénommé Othman Kedous / عثمان كدوس qui serait venu de sa Turquie natale jusqu'au Cap Bon.

En partant de ces éléments, j'ai mené une enquête généalogique, géographique et historique pour tenter d'en savoir plus.

Les résultats de cette recherche sont en ligne sur le site kelibia.eu.

Le fort de Kelibia où Othman Kedous aurait servi comme militaire au XVIIIème siècle

samedi 6 décembre 2014

Comment traiter l'incompétence dans une équipe agile ?

Suite à la publication de la chronique "l'agilité en 10 questions", j'ai reçu d'une fidèle lectrice l'interrogation suivante :
Comment faire si une personne de l'équipe agile n'a pas les compétences requises et qu'il est difficile de lui faire confiance ?

Cette question est cruciale car l'agilité reposant sur le collectif, laisser un équipier dériver ou être mis au ban du groupe peut avoir des conséquences très néfastes.

Retrouvez des pistes pour traiter ce difficile problème dans le billet "que faire face à l'incompétence dans une équipe agile ?" du site kelibia.eu.

dimanche 30 novembre 2014

1916 - Somme - 2 fois - croix de guerre

Dans deux autres chroniques, j'ai déjà raconté que le 11 novembre 1968, pour le cinquantième anniversaire de la fin de première guerre mondiale, mon grand-père, Pierre Lebouc, m'a offert sa croix de guerre obtenue en 1916.
Une laconique note manuscrite accompagnait la breloque. La mention “Pépère a participé aux batailles suivantes” était accompagnée de seulement 9 lignes pour décrire 4 années terribles.

Pour l'année 1916, Pierre Lebouc indique sobrement :
La bataille de la Somme racontée par Pierre Lebouc : 8 mots !
À l'aide du "Journal des Marches et Opérations pendant la campagne contre l'Allemagne" de son unité, le 4ème bataillon de chasseurs à pied (4ème BCP), j'ai pu reconstituer les moments tragiques autour d'Amiens à l'été puis lors de l'hiver 1916.

Le 4ème BCP arrive à Abbeville, en baie de Somme, le lundi 24 avril 1916 après être, à la mi-avril, remonté en première ligne non loin de Verdun, dans les sinistres secteurs de la Mort-Homme et de la Cote 304.
Le bataillon reste au repos et en cantonnement dans diverses localités de la région jusqu'au dimanche 9 juillet 1916.
De nouvelles recrues et des blessés de retour de convalescence sont venus durant ces deux mois et demi compléter les effectifs de l'unité deux fois saignée à blanc à Verdun.

La bataille de la Somme a débuté le samedi 1er juillet 1916 par un échec complet de l'offensive conjointe anglo-française. Environ 70 000 tués et blessés dont 57 000 britanniques sont à déplorer ce seul jour.
Une semaine et demie plus tard, lorsque les chasseurs du 4ème BCP sont envoyés en première ligne, les généraux Haig, Foch et Joffre savent déjà que la bataille n'est plus gagnable.

Malgré tout, le commandant Pompey reçoit l'ordre de rejoindre le village de Hardecourt, entre Albert et Bapaume, et d'y “tenir coûte que coûte”. La relève a lieu dans la nuit du dimanche au lundi 10 juillet 1916.

Pendant 10 jours, les chasseurs consolident et aménagent leurs tranchées sous un déluge permanent d'artillerie.
Le chef d’unité enchaîne dans son journal les “journées relativement calmes”.
Quelques lignes plus loin, il relève scrupuleusement chaque jour, dans des tableaux qu'un comptable ne renierait pas, de 1 à 8 tués et plusieurs dizaines de blessés.

Le jeudi 20 juillet 1916 “ordre d’attaque H = 5 heures”.
L'objectif assigné au 4ème BCP est d’atteindre et d’occuper la tranchée allemande baptisée “Kolomea” sur une largeur de 800 mètres.
La distance entre les positions françaises et allemandes est de 200 à 300 mètres. Environ 3 000 soldats des deux camps vont se massacrer pour conquérir ou défendre l'équivalent de 25 terrains de football.
L'attaque se déroule “dans un brouillard très dense”. La tranchée “Kolomea” est atteinte en “45 minutes” mais “la moitié de la première vague est hors de combat”.
Les combats durent jusqu'à 10H20. 300 allemands sont faits prisonniers mais “339 tués et blessés” sont à déplorer au 4ème BCP sur un effectif initial de sensiblement 1 500, presque un soldat sur quatre. Notamment “la troisième compagnie a perdu tous ses officiers”.

Plan du secteur d'Hardecourt avec la tranchée Kolomea (extrait du journal du 4ème BCP).
L'analyse de cette offensive par le commandant Pompey est accablante.
La préparation d'artillerie est jugée “insuffisante” car beaucoup de “réseaux de fil de fer n’ont pas été détruits”. “Les pertes sérieuses du bataillon auraient pu être évitées si la préparation avait débuté plus tôt”.
Pire, les canonniers tricolores n'ont pas allongé leurs tirs au cours de l'attaque. Conséquence, “l’artillerie a tiré en arrière de la première vague tuant plusieurs chasseurs dont un officier”.
La relève a lieu de nuit entre 22 et 3 heures.

Jusqu'au jeudi 17 août 1916, le bataillon reste à l'arrière avec, toutefois, de soutiens partiels et épisodiques à la première ligne qui tuent une dizaine d'hommes.
Dans la nuit du 17 au 18, les chasseurs sont envoyés occuper une tranchée de première ligne quelques centaines de mètres au nord-ouest de la tranchée “Kolomea” conquise quelques jours plus tôt.

Le vendredi 18 août 1916, nouvelle attaque à 14H45 qui dure jusque vers 19H. L'objectif est de conquérir une tranchée adverse dite “du talus”.
Des allemands resté cachés dans des “abris non nettoyés” prennent à revers les chasseurs du 4ème BCP, leur infligent de “lourdes pertes” et mettent en échec l’offensive.

Le lendemain samedi 19 août 1916, “nouvelle attaque sur la tranchée du talus” à partir de 13H.
En 30 minutes, l'objectif est atteint et conquis.
Le commandant Pompey devient lyrique dans son journal “la journée est glorieuse pour le bataillon !”, “progression de 500 m”.
En supposant que ce rythme ait pu être maintenu, l'armée française aurait mis deux ans pour atteindre la frontière allemande.
Il ajoute deux magnifiques tableaux pour reporter les “prises” en “personnel” et en “matériel” ainsi que les “pertes”.

Il note aussi qu'une “centaine de prisonniers sont faits, tous passés par les armes en répression de la conduite des allemands qui ont fusillé des chasseurs pris la veille”.
Le commandant relève aussi que “les pertes sont lourdes”. 544 soldats hors de combat dont 120 tués. Environ un homme sur trois montés en ligne le 17 août n'est pas revenu à l’arrière sur ses pieds, quatre jours plus tard.
La relève a lieu la nuit du dimanche 20 août au lundi 21 août 1916.

Extrait du journal du 4ème BCP décrivant l'exécution sur le champ de bataille de prisonniers allemands
Le bataillon alterne ensuite repos, appelés cantonnements en langage militaire, et exercices.

Le samedi 11 novembre 1916, les chasseurs sont réexpédiés vers le front, cette fois à Sailly-Saillisel à 8 kilomètres à peine des combats de l'été.
L'offensive sur ce petit village et le bois de saint Pierre Vaast a débuté avec d'autres unités 6 jours auparavant. C'est un échec sanglant. Les maigres gains territoriaux du premier jour sont repris par les allemands dans les heures suivantes.

Après une succession d'ordres, de contrordres et de marches nocturnes en zigzag, le 4ème BCP atteint la première ligne, “au petit jour”, le jeudi 16 novembre 1916. Les chasseurs à pied relèvent “des éléments du 9ème zouave dont la situation est assez imprécise”.

Les tranchées sont chaotiques suite aux récents combats.
Le commandant Pompey se plaint notamment des liaisons téléphoniques “continuellement coupées” car “jalonnant” “les barrages d’artillerie”.
Il presse ses téléphonistes, dont mon grand-père faisait partie, de rétablir les communications. Ces actions de réparation sous le feu allemand “qui nécessitent une quantité considérable de matériel” valurent probablement à Pierre Lebouc sa croix de guerre.
Extrait du journal du 4ème BCP sur les mauvaises liaisons téléphoniques
Le bataillon va “tenir la première ligne” sans action offensive notoire jusqu'au mercredi 22 novembre 1916. Le déluge de feu est permanent. Le froid est intense et provoque des gelures. Les chasseurs réalisent surtout des travaux nocturnes de terrassement.

La relève s'étale sur deux jours. Le bataillon termine cette dernière offensive de la bataille de la Somme exsangue. 505 chasseurs sont hors de combat dont 64 tués ou disparus et 202 évacués pour pieds gelés.
Officiellement, dans les livres d’histoire, la bataille de la Somme s'est pourtant terminée le samedi 18 novembre 1916.

Au total, les combats entre Albert, Bapaume et Péronne ont fait en un semestre 1 millions de victimes dans tous les camps, dont 400 000 morts, pour des gains territoriaux de 8 à 12 km sur front de 50 km. Sensiblement un tribut d'un tué et un blessé par terrain de football reconquis.
Mémoriellement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques
. "Février & mars 1918 - Verdun où pépère a été gazé"
. "Verdun - 24 février 1916 - terribles combats"

. "En 1918, en pleine guerre des tranchées, un député de gauche voulait détaxer le luxe",
. "Descendants de sans-papiers, morts pour la France entre 1914 et 1918"
. "L'insoutenable ambiguïté des monuments aux morts".

- Les mots entre guillemets et en italique sont strictement authentiques.

- Deux sites ont permis de rédiger cette chronique :
. Mémoire des Hommes qui, entre autres archives militaires, a mis en ligne les Journaux des Marches et Opérations de la première guerre mondiale
. Wikipedia

- L'iconographie est constituée :
. de deux extraits du mot rédigé à mon attention par Pierre Lebouc le 11 novembre 1968
. d'extraits du Journal des Marches et Opérations du 4ème Bataillon de Chasseurs à pied