vendredi 19 décembre 2014

Rimbaud + McDo + Dubaï = le plateau ivre

Naguère, le regretté Jean Ferrat chantait que le poète a toujours raison, qu'il voit plus loin que l'horizon.

Ainsi, le non moins regretté Arthur Rimbaud, après avoir hurlé ses rimes iconoclastes de Charleville à Paris, a jeté sa plume aux orties pour aller trafiquer des armes dans la péninsule arabique.
Ce génie tourmenté avait probablement saisi que le commerce, hélas, change le monde au moins autant que la poésie.

Aujourd'hui, s'il revenait parmi nous, le ténébreux Arthur préférerait les Émirats au Yémen. Il serait trader de futures au financial centre de Dubaï.
Une fois terminée sa journée de golden boy, il se rendrait au temple consumériste plaisamment baptisé Dubaï Mall.

Là, heurtant, savez-vous, d'incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D'hommes, des arcs-en-ciel tendus comme des brides,
Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux
,
il grifonnerait quelques vers sur les fonds de plateau en papier du Mac Donald's.

Fileur immobile des éternités bleues, je regrette l'Europe aux anciens parapets...
Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants...

Poéticommercialement votre

Références et compléments
- Le crayonnage et la photo ont été réalisés par mes soins dans la (fast) food court de Dubaï Mall le 17 décembre 2014, à l'issue d'un repas mérité à défaut d'être gastronomique.
- Les passages en gras italique sont d'authentiques extraits du Bateau Ivre d'Arthur Rimbaud. L'intégralité de ce poème est à disposition sur le site des classiques de la poésie française par Webnet.
- Les futures sont des contrats à termes négociés en bourse. Voir à ce sujet la chronique "les marchés financiers font pire que l'horoscope et la météo".

lundi 15 décembre 2014

MOOC : avis de tempête sur l'enseignement

Je viens, pour la première fois, de suivre un MOOC.

Cet acronyme anglais, qui se prononce mouque, signifie Massive Online Open Course, cours en ligne massif et ouvert.
Durant un mois et demi, j'ai, chaque semaine, consacré environ 2.5 heures à regarder des vidéos, répondre à des évaluations, corriger celles d'autres participants et dialoguer sur des forums.

Cette expérience enrichissante laisse entrevoir des bouleversements rapides dans l'éducation, domaine où les méthodes n'ont que peu évolué depuis le Moyen-Âge.
Dans la décennie qui vient, l'université traditionnelle, mais aussi une partie du lycée, voire du collège, seront emportés.

Analysons ensemble cette mutation annoncée.

C'est quoi un MOOC ?
Un MOOC est un cours gratuit diffusé par internet.

Le ou les professeurs enregistrent leurs interventions en vidéo.
Elles sont ensuite visionnées par les participants à l'horaire et au rythme de leur choix.
Les MOOC sont souvent des modules de 6 semaines, avec 1 à 2 heures hebdomadaires de vidéos.
Généralement, supports de cours et vidéos sont non seulement consultables mais aussi téléchargeables.

Le MOOC comporte aussi des évaluations à remplir en ligne, généralement une par semaine, la dernière étant plus étoffée.
Pour obtenir sa note, il est indispensable de corriger les évaluations d'environ 5 autres participants. Le système se prémunit ainsi des erreurs de notation.

La plupart des MOOC sont accompagnés de forums en ligne où les participants, et parfois l'équipe pédagogique, peuvent échanger autour des thèmes du cours.


Qui peut suivre un MOOC ?
Toute personne munie d'une connexion internet peut s'inscrire à un MOOC, quels que soient son âge, son niveau initial de formation, son expérience, son lieu de résidence, ses revenus, ses horaires, sa motivation, sa maîtrise linguistique…
Le M de MOOC, qui signifie massif, indique que ces cours s'adressent au plus grand nombre.


Quels sont les avantages des MOOC ?
Les MOOC mettent le savoir à la portée du plus grand nombre. Désormais, d'excellentes universités mondiales mettent en ligne les cours de leurs meilleurs professeurs.
Toute personne, qui souhaite se former ou tout simplement approfondir un thème, peut désormais y parvenir sans difficulté logistique ou pécuniaire. Plus besoin de se rendre dans une métropole, de s'inscrire, éventuellement de payer ou encore d'être tributaire d'horaires prédéfinis.

Pour des enseignements de niveau basique, pour faire simple de la fin du lycée à la licence, les MOOC donnent accès aux meilleurs pédagogues.
La loi d'Ohm ou les principes de la comptabilité générale sont plus faciles à digérer lorsqu'ils sont présentés par une bête de scène effectuant un vrai show devant la caméra.

Le haut niveau est aussi mis à la portée de tous et non plus réservé à quelques dizaines d'heureux élus d'une faculté bien précise.
Si la biologie marine des fosses de l'océan pacifique vous fait palpiter, les spécialistes du domaine ont mis leurs connaissances à votre disposition.


Y a-t-il des inconvénients ?
L'enseignement traditionnel qui regroupe, durant une année, les mêmes étudiants, dans une unité de temps et de lieu, pallie partiellement, par ses structures et ses rituels, notamment les examens, au manque de motivation.

Avec un MOOC, l'apprenant est seul devant son écran et doit affronter les baisses d'envie sans le secours d'une institution et de condisciples.
Tracer sa propre voie en solitaire est plus exigeant que de rester dans des rails collectifs.

De surcroît, un campus ou un lycée est aussi un lieu de socialisation où de nombreuses interactions humaines se nouent et se dénouent.
Cette absence de contacts bien réels est le principal défaut de tous les outils en ligne. Les MOOC ne font pas exception en la matière.
Ainsi, par exemple, il n'est pas certain que votre serviteur aurait pu, lors d'un MOOC, tisser une relation solide avec celle qui allait devenir son épouse préférée.

Autre imperfection des MOOC, ils se prêtent à la transmission de connaissances, mais pas à leur mise en pratique matérielle.
Beaucoup de disciplines, surtout scientifiques, nécessitent, non seulement une maîtrise théorique, mais aussi un entraînement à la mise en oeuvre concrète. Pour l'instant, en dehors de l'informatique et des mathématiques, le matériel et les encadrants ad hoc ne se prêtent guère à la mise en ligne.


Un MOOC est-il vraiment gratuit ? Comment est-il financé ?
Dans un MOOC, le plus souvent, le cours et l'évaluation sont totalement gratuits.
Par contre, la certification de la note est payante. Habituellement de l'ordre de 100 € pour un cours de 6 fois une heure.
Les participants désirant un diplôme assurent donc la mise à disposition gratuite au plus grand nombre de connaissances et de pédagogie.
Il s'agit d'un renversement du modèle traditionnel. Jusqu'alors, dans une école privée, le totalité de la scolarité était payante, sans distinction entre enseignement, évaluation et certification.

Les tarifs actuels de certification sont très loin d'être bradés.
Suivant les disciplines, un enseignement traditionnel post-bac varie entre 15 et 25 heures hebdomadaires, réparties sur 9 mois par année.
Un étudiant souhaitant réaliser le même programme annuel avec des MOOC doit donc débourser entre 8 000 et 14 000 € pour être complètement certifié, un montant comparable aux 12 000 € que l'état français dépense pour chaque étudiant dans l'enseignement supérieur public.

Les plus grands éditeurs de MOOC sont pour l'instant américains. Venus d'un système où l'enseignement supérieur est massivement payant, ils ont défini leurs tarifs par rapport aux frais traditionnels de scolarité.
L'attrait économique pour les étudiants se situe, à l'heure actuelle, essentiellement dans la diminution des dépenses annexes, principalement de logement.


Quelles conséquences pour le système d'éducation traditionnel ?
Les MOOC sont récents. Les mutations qu'ils vont engendrer sont multiples et pas encore définitives. Néanmoins, il est possible d'esquisser quelques tendances qui, très vite, pourraient devenir réalité.

  • L'enseignement en ligne va mettre à mal l'enseignement traditionnel. Un éventuel système mixte ne sera pas durable.
    À chaque fois qu'une nouvelle technologie apparaît, les acteurs de l'ancien système, en bonnes autruches, font l'éloge du mélange des genres.
    Avec le recul de l'histoire, passé une période de transition, souvent assez courte, cela ne s'est jamais produit. Ainsi, diligences, machines à vapeur, télégraphes ou chanteurs de rue ont mal survécu.
    Il n'y a pas d'exemple où une baisse drastique de coûts de production n'ait pas révolutionné rapidement un secteur.
     
  • Les tarifs des institutions privées d'enseignement vont s'écrouler.
    Le coût d'un MOOC est fixe et peut s'amortir sur plusieurs années.
    Plus le nombre d'étudiants désireux d'être certifiés en ligne augmentera ; plus, concurrence aidant, les tarifs baisseront.
     
  • Les acteurs de l'éducation vont se concentrer internationalement.
    À l'instar de Google, Apple ou Amazon, les acteurs de l'éducation en ligne vont très probablement se concentrer. Les meilleurs et les plus connus rafleront toute la mise.
    Pourquoi suivre un MOOC et payer pour avoir une certification de l'Université de Corrèze ou de Kelibia lorsque, pour le même prix, on peut décrocher, dans la même discipline, un diplôme de Stanford ?
    Le monde académique s'industrialise et va faire l'objet de batailles concurrentielles mondiales.
     
  • Les MOOC sont la bouée de sauvetage de l'enseignement public gratuit et égalitaire.
    Aujourd'hui, en France, grosso modo 300 à 500 professeurs enseignent les rudiments du génie électrique en premier cycle.
    Il en est de même dans toutes les disciplines de base, pour l'ensemble des pays francophones.
    L'usage de main d'oeuvre enseignante et de bâtiments est important et pèse directement sur des deniers publics de plus en plus rares.
    De surcroît, des acteurs privés internationaux vont venir concurrencer les systèmes nationaux publics et gratuits.
    Sans de très forts changements volontaires, l'inégalité sociale du système éducatif français va s'accroître.
    Avec des MOOC, il suffirait que les puissances publiques financent, pour toute la Francophonie, 3 à 5 professeurs par discipline ainsi que quelques vidéastes pour obtenir un service identique, voire meilleur, que les cours universitaires traditionnels actuels.
    L'économie en personnel et en immobilier serait gigantesque, surtout si les MOOC empiètent, au moins partiellement, sur le lycée.
    Seules les séances de travaux pratiques, partiellement remplaçables par un couplage entre des MOOC et de l'apprentissage, auraient besoin d'être maintenues avec enseignants et salles de classe.
     
  • Professeur de lycée ou de premier cycle sera très prochainement une profession sinistrée.
    Plus un enseignement est basique et non spécialisé, plus il est menacé par les alternatives en ligne.
    Une partie des professeurs surnuméraires pourra devenir des tuteurs pour guider et suivre les étudiants en mal de motivation.
    Une autre fraction pourra s'investir plus dans la recherche et les thématiques de pointe.
    Mais, revers terrible de la médaille, une majorité d'enseignants actuels devra trouver un autre travail.
    Se destiner au professorat est, pour un futur bachelier de 2015, un choix suicidaire.
    De même, pour une institution traditionnelle d'éducation, agrandir son campus est devenu une option mal avisée.
     
  • Les cursus linéaires de formation et la sélection à l'entrée vont prendre un coup de vieux.
    Chacun peut s'inscrire à un ou plusieurs MOOC ans aucune condition. Seul l'acquis par rapport au sujet du cours est évalué en fin de MOOC.
    Cette manière peu rigide de procéder est bien adaptée à la formation continue tout au long de la vie. Les tenants des diplômes traditionnels vont devoir se repositionner par rapport à ces nouvelles pratiques flexibles.
    Quant à la détestable sélection à l'entrée pratiquée en France et Tunisie au moment du bac et des classes préparatoires, ses jours sont comptés...
       
  • La tempête des MOOC va aussi impacter l'immobilier.
    Les besoins en bâtiments d'enseignement vont s'écrouler. Des réserves foncières gigantesques seront ainsi libérées dans les années à venir.
    De même, le marché des résidences étudiantes risque de connaître un sacré coup de mou.
    Au final, la physionomie et la sociologie de villes comme Grenoble, Montpellier ou Toulouse pourraient être radicalement modifiées.

Mutationnellement votre

Post Scriptum : j'ai conscience et j'assume le caractère perturbant, provocant et polémique de cet exercice de prospective simultanément pédagogique et technologique.
Je vous invite à le commenter et le critiquer. Merci, pour ce faire, de me contacter.

samedi 13 décembre 2014

Généalogie : à la recherche d'Othman Kedous l'ottoman de Kelibia

À en croire la tradition, la famille Kedous de Kelibia en Tunisie aurait pour origine un dénommé Othman Kedous / عثمان كدوس qui serait venu de sa Turquie natale jusqu'au Cap Bon.

En partant de ces éléments, j'ai mené une enquête généalogique, géographique et historique pour tenter d'en savoir plus.

Les résultats de cette recherche sont en ligne sur le site kelibia.eu.

Le fort de Kelibia où Othman Kedous aurait servi comme militaire au XVIIIème siècle

samedi 6 décembre 2014

Comment traiter l'incompétence dans une équipe agile ?

Suite à la publication de la chronique "l'agilité en 10 questions", j'ai reçu d'une fidèle lectrice l'interrogation suivante :
Comment faire si une personne de l'équipe agile n'a pas les compétences requises et qu'il est difficile de lui faire confiance ?

Cette question est cruciale car l'agilité reposant sur le collectif, laisser un équipier dériver ou être mis au ban du groupe peut avoir des conséquences très néfastes.

Retrouvez des pistes pour traiter ce difficile problème dans le billet "que faire face à l'incompétence dans une équipe agile ?" du site kelibia.eu.

dimanche 30 novembre 2014

1916 - Somme - 2 fois - croix de guerre

Dans deux autres chroniques, j'ai déjà raconté que le 11 novembre 1968, pour le cinquantième anniversaire de la fin de première guerre mondiale, mon grand-père, Pierre Lebouc, m'a offert sa croix de guerre obtenue en 1916.
Une laconique note manuscrite accompagnait la breloque. La mention “Pépère a participé aux batailles suivantes” était accompagnée de seulement 9 lignes pour décrire 4 années terribles.

Pour l'année 1916, Pierre Lebouc indique sobrement :
La bataille de la Somme racontée par Pierre Lebouc : 8 mots !
À l'aide du "Journal des Marches et Opérations pendant la campagne contre l'Allemagne" de son unité, le 4ème bataillon de chasseurs à pied (4ème BCP), j'ai pu reconstituer les moments tragiques autour d'Amiens à l'été puis lors de l'hiver 1916.

Le 4ème BCP arrive à Abbeville, en baie de Somme, le lundi 24 avril 1916 après être, à la mi-avril, remonté en première ligne non loin de Verdun, dans les sinistres secteurs de la Mort-Homme et de la Cote 304.
Le bataillon reste au repos et en cantonnement dans diverses localités de la région jusqu'au dimanche 9 juillet 1916.
De nouvelles recrues et des blessés de retour de convalescence sont venus durant ces deux mois et demi compléter les effectifs de l'unité deux fois saignée à blanc à Verdun.

La bataille de la Somme a débuté le samedi 1er juillet 1916 par un échec complet de l'offensive conjointe anglo-française. Environ 70 000 tués et blessés dont 57 000 britanniques sont à déplorer ce seul jour.
Une semaine et demie plus tard, lorsque les chasseurs du 4ème BCP sont envoyés en première ligne, les généraux Haig, Foch et Joffre savent déjà que la bataille n'est plus gagnable.

Malgré tout, le commandant Pompey reçoit l'ordre de rejoindre le village de Hardecourt, entre Albert et Bapaume, et d'y “tenir coûte que coûte”. La relève a lieu dans la nuit du dimanche au lundi 10 juillet 1916.

Pendant 10 jours, les chasseurs consolident et aménagent leurs tranchées sous un déluge permanent d'artillerie.
Le chef d’unité enchaîne dans son journal les “journées relativement calmes”.
Quelques lignes plus loin, il relève scrupuleusement chaque jour, dans des tableaux qu'un comptable ne renierait pas, de 1 à 8 tués et plusieurs dizaines de blessés.

Le jeudi 20 juillet 1916 “ordre d’attaque H = 5 heures”.
L'objectif assigné au 4ème BCP est d’atteindre et d’occuper la tranchée allemande baptisée “Kolomea” sur une largeur de 800 mètres.
La distance entre les positions françaises et allemandes est de 200 à 300 mètres. Environ 3 000 soldats des deux camps vont se massacrer pour conquérir ou défendre l'équivalent de 25 terrains de football.
L'attaque se déroule “dans un brouillard très dense”. La tranchée “Kolomea” est atteinte en “45 minutes” mais “la moitié de la première vague est hors de combat”.
Les combats durent jusqu'à 10H20. 300 allemands sont faits prisonniers mais “339 tués et blessés” sont à déplorer au 4ème BCP sur un effectif initial de sensiblement 1 500, presque un soldat sur quatre. Notamment “la troisième compagnie a perdu tous ses officiers”.

Plan du secteur d'Hardecourt avec la tranchée Kolomea (extrait du journal du 4ème BCP).
L'analyse de cette offensive par le commandant Pompey est accablante.
La préparation d'artillerie est jugée “insuffisante” car beaucoup de “réseaux de fil de fer n’ont pas été détruits”. “Les pertes sérieuses du bataillon auraient pu être évitées si la préparation avait débuté plus tôt”.
Pire, les canonniers tricolores n'ont pas allongé leurs tirs au cours de l'attaque. Conséquence, “l’artillerie a tiré en arrière de la première vague tuant plusieurs chasseurs dont un officier”.
La relève a lieu de nuit entre 22 et 3 heures.

Jusqu'au jeudi 17 août 1916, le bataillon reste à l'arrière avec, toutefois, de soutiens partiels et épisodiques à la première ligne qui tuent une dizaine d'hommes.
Dans la nuit du 17 au 18, les chasseurs sont envoyés occuper une tranchée de première ligne quelques centaines de mètres au nord-ouest de la tranchée “Kolomea” conquise quelques jours plus tôt.

Le vendredi 18 août 1916, nouvelle attaque à 14H45 qui dure jusque vers 19H. L'objectif est de conquérir une tranchée adverse dite “du talus”.
Des allemands resté cachés dans des “abris non nettoyés” prennent à revers les chasseurs du 4ème BCP, leur infligent de “lourdes pertes” et mettent en échec l’offensive.

Le lendemain samedi 19 août 1916, “nouvelle attaque sur la tranchée du talus” à partir de 13H.
En 30 minutes, l'objectif est atteint et conquis.
Le commandant Pompey devient lyrique dans son journal “la journée est glorieuse pour le bataillon !”, “progression de 500 m”.
En supposant que ce rythme ait pu être maintenu, l'armée française aurait mis deux ans pour atteindre la frontière allemande.
Il ajoute deux magnifiques tableaux pour reporter les “prises” en “personnel” et en “matériel” ainsi que les “pertes”.

Il note aussi qu'une “centaine de prisonniers sont faits, tous passés par les armes en répression de la conduite des allemands qui ont fusillé des chasseurs pris la veille”.
Le commandant relève aussi que “les pertes sont lourdes”. 544 soldats hors de combat dont 120 tués. Environ un homme sur trois montés en ligne le 17 août n'est pas revenu à l’arrière sur ses pieds, quatre jours plus tard.
La relève a lieu la nuit du dimanche 20 août au lundi 21 août 1916.

Extrait du journal du 4ème BCP décrivant l'exécution sur le champ de bataille de prisonniers allemands
Le bataillon alterne ensuite repos, appelés cantonnements en langage militaire, et exercices.

Le samedi 11 novembre 1916, les chasseurs sont réexpédiés vers le front, cette fois à Sailly-Saillisel à 8 kilomètres à peine des combats de l'été.
L'offensive sur ce petit village et le bois de saint Pierre Vaast a débuté avec d'autres unités 6 jours auparavant. C'est un échec sanglant. Les maigres gains territoriaux du premier jour sont repris par les allemands dans les heures suivantes.

Après une succession d'ordres, de contrordres et de marches nocturnes en zigzag, le 4ème BCP atteint la première ligne, “au petit jour”, le jeudi 16 novembre 1916. Les chasseurs à pied relèvent “des éléments du 9ème zouave dont la situation est assez imprécise”.

Les tranchées sont chaotiques suite aux récents combats.
Le commandant Pompey se plaint notamment des liaisons téléphoniques “continuellement coupées” car “jalonnant” “les barrages d’artillerie”.
Il presse ses téléphonistes, dont mon grand-père faisait partie, de rétablir les communications. Ces actions de réparation sous le feu allemand “qui nécessitent une quantité considérable de matériel” valurent probablement à Pierre Lebouc sa croix de guerre.
Extrait du journal du 4ème BCP sur les mauvaises liaisons téléphoniques
Le bataillon va “tenir la première ligne” sans action offensive notoire jusqu'au mercredi 22 novembre 1916. Le déluge de feu est permanent. Le froid est intense et provoque des gelures. Les chasseurs réalisent surtout des travaux nocturnes de terrassement.

La relève s'étale sur deux jours. Le bataillon termine cette dernière offensive de la bataille de la Somme exsangue. 505 chasseurs sont hors de combat dont 64 tués ou disparus et 202 évacués pour pieds gelés.
Officiellement, dans les livres d’histoire, la bataille de la Somme s'est pourtant terminée le samedi 18 novembre 1916.

Au total, les combats entre Albert, Bapaume et Péronne ont fait en un semestre 1 millions de victimes dans tous les camps, dont 400 000 morts, pour des gains territoriaux de 8 à 12 km sur front de 50 km. Sensiblement un tribut d'un tué et un blessé par terrain de football reconquis.
Mémoriellement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques
. "Février & mars 1918 - Verdun où pépère a été gazé"
. "Verdun - 24 février 1916 - terribles combats"

. "En 1918, en pleine guerre des tranchées, un député de gauche voulait détaxer le luxe",
. "Descendants de sans-papiers, morts pour la France entre 1914 et 1918"
. "L'insoutenable ambiguïté des monuments aux morts".

- Les mots entre guillemets et en italique sont strictement authentiques.

- Deux sites ont permis de rédiger cette chronique :
. Mémoire des Hommes qui, entre autres archives militaires, a mis en ligne les Journaux des Marches et Opérations de la première guerre mondiale
. Wikipedia

- L'iconographie est constituée :
. de deux extraits du mot rédigé à mon attention par Pierre Lebouc le 11 novembre 1968
. d'extraits du Journal des Marches et Opérations du 4ème Bataillon de Chasseurs à pied

dimanche 23 novembre 2014

Février & mars 1918 - Verdun où pépère a été gazé

Comme déjà relaté dans une autre chronique, le 11 novembre 1968, pour le 50ème anniversaire de l'arrêt de la première guerre mondiale, mon grand-père, Pierre Lebouc, m'a fait cadeau de sa croix de guerre obtenue sur le front de la Somme à l'été 1916.

Une laconique note manuscrite accompagnait la décoration. Une quinzaine de lignes, sur une page de carnet, énumérait, année par année, les batailles auxquelles il avait participé.
L'année 1918 est relatée en seulement 15 mots non chronologiques :
Aisne et la Belgique
11 novembre fin du cauchemar
Verdun où pépère a été gazé
Le récit de l'année 1918 par Pierre Lebouc : 15 mots !
Voulant en savoir un peu plus, j'ai compulsé le "Journal des Marches et Opérations pendant la campagne contre l'Allemagne" de son unité, le 4ème bataillon de chasseurs à pied (4ème BCP).
Il s'agit de la compilation des rapports que faisaient les chefs de détachement sur l'activité des troupes sous leur commandement.
J'ai pu ainsi reconstituer, un peu, l'hiver 1918 où, 2 ans après l’emblématique offensive allemande, les combats autour de Verdun se poursuivaient.

Le vendredi 8 février 1918, le 4ème BCP reçoit l'ordre de rejoindre, de nuit, la ligne de front du bois de Neuville, situé à 10 km au nord du centre-ville de Verdun.
Sinistre ironie géographique, les chasseurs à pied se trouvent positionnés à moins de 4 km de leur position du 24 février 1916. Deux ans de combats acharnés pour un statu quo !

Le commandant Pompey, chef du 4ème BCP, se plaint dans son journal de l'état des défenses et indique avec beaucoup de détails les travaux qu'il fait entreprendre à ses hommes.
- “Les tranchées se composent presque exclusivement de trous d’obus”.
- “La situation est en tous points identique à une situation de fin de combats”.
- “Les travaux sont rendus très difficiles en raison de l’eau qui remplit les trous d’obus”.
- “État bouleversé et détrempé du terrain”.
Des “tirs de réglage et de harcèlement de l’artillerie allemande” empêchent le bon déroulement de ces opérations de terrassement.
Croquis des positions du 4ème BCP au Bois de Neuville en février 1918 figurant dans le Journal des Marches et Opérations de cette unité.
Jusqu'au lundi 11 février 1918, les travaux se poursuivent sans attaque de l'infanterie adverse mais sous le feu de “l'artillerie allemande qui a été beaucoup plus active en cours de journée. Nombreux tirs de harcèlement”.

Le journal du 4ème BCP devient alors nettement moins disert. Une sorte de routine macabre faite de travaux dans le froid et l'humidité, sous les obus, s'installe.
Le mardi 12 février 1918, “bombardements assez violents, artillerie et aviation actives, les travaux de terrassement, de sape et de fils de fer sont poursuivis”.

Le mercredi 13 février et le jeudi 14 février 1918, le “brouillard persistant” empêche l’artillerie allemande d'agir.

Le matin du vendredi 15 février 1918 voit la reprise des combats de fantassins.
“A 5H40 les allemands déclenchent subitement, un tir d’artillerie très violent”. “Vers 5H50 les allemands se jettent sur le saillant Godart”.
L'assaut est repoussé.
“Deux patrouilles partent spontanément mais malheureusement ne trouvent ni morts ni blessés”.
“Pertes : 2 chasseurs tués, 7 blessés dont un grave”.

Cette offensive allemande ratée est suivie d’une longue “accalmie” de dix jours avec très peu d'entrées dans le journal du 4ème BCP.
Toutefois les bombardements sont incessants et deviennent chimiques.
Ainsi le lundi 18 février 1918, “l'artillerie allemande est très active, surtout à partir de 17H, bombardant tous les emplacements de travaux avec des obus à ypérite”.
Durant cette période, aucune perte n'est mentionnée.

Le mercredi 27 février 1918, les combats regagnent en intensité. Le bataillon va être soumis pendant 5 jours à des tirs chimiques intenses.
“Violents bombardements par obus toxiques  de 18 à 19H, tirs de destruction de notre première ligne”.
“Pertes : 2 blessés par obus, 170 intoxiqués dont 12 officiers. Ravin de Neuville évacué. Seul le Commandant Pompey et les téléph[onistes] restent au PC”.

Jeudi 28 février 1918 : “activité faible de l’artillerie ennemie en raison du mauvais temps. Pertes : 19 intoxiqués - 1 blessé”.

Vendredi 1er mars 1918 : “pertes 13 intoxiqués 1 blessé”.

Samedi 2 mars 1918 : “pertes : 1 tué - 2 blessés - 25 intoxiqués”.

Dimanche 3 mars 1918, pendant qu'au même moment l'Allemagne et l'URSS concluent la paix de Brest-Litovsk : “19 intoxiqués - 1 pieds gelés”.

Lundi 4 mars 1918, “bataillon relevé dans la nuit”. Enfin !
Pendant la période de cantonnement du 5 au 10 mars “de nombreuses intoxications retardée se déclarent” dont celle du Commandant Pompey “évacué le 9 mars”.

J'ignore à quelle date exacte mon grand-père, qui était téléphoniste, a été gazé.
Comme plusieurs centaines de ses camarades à la même période, ses voies respiratoires ont subi des dommages irréversibles au cours d'un combat auquel même les officiers ne croyaient plus guère.

Mémoriellement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques
. "Verdun - 24 février 1916 - terribles combats"
. "En 1918, en pleine guerre des tranchées, un député de gauche voulait détaxer le luxe",
. "Descendants de sans-papiers, morts pour la France entre 1914 et 1918"
. "L'insoutenable ambiguïté des monuments aux morts".

- Les mots entre guillemets et en italique sont strictement authentiques.

- Deux sites ont permis de rédiger cette chronique :
. Mémoire des Hommes qui, entre autres archives militaires, a mis en ligne les Journaux des Marches et Opérations de la première guerre mondiale
. Wikipedia

- L'iconographie est constituée :
. de deux extraits du mot rédigé à mon attention par Pierre Lebouc le 11 novembre 1968
. d'un extrait du Journal des Marches et Opérations du 4ème Bataillon de Chasseurs à pied

samedi 22 novembre 2014

10 questions sur l'agilité

L'agilité est désormais, en entreprise mais aussi désormais en dehors, un terme à la mode.
Cet engouement est à l'origine de messages contradictoires semant le doute sur les pratiques agiles.

Ayant eu le bonheur et la chance d'être membre d'équipes agiles de projet avant que cela soit tendance, j'ai voulu démystifier ces méthodes en répondant à 10 questions simples et sans jargon.

  • I) D'où vient l'agilité ?
  • II) L'agilité est-elle applicable dans n'importe quel domaine ?
  • III) Quels sont les principes de l'agilité ?
  • IV) Les projets agiles ont-ils des analogies dans d'autres types d'activité ?
  • V) Concrètement, comment se déroule un projet agile ?
  • VI) Agilité n'est-il pas le dernier synonyme en date de pagaille ?
  • VII) Comment le management peut-il s'assurer du bon déroulement d'un projet agile ?
  • VIII) Qu'est-ce que le scrum ?
  • IX) Y a-t-il des contre-indications à l'agilité ?
  • X) Qu'apporte l'agilité ?
Retrouvez les réponses dans le billet "l'agilité en 10 questions" du site kelibia.eu

mercredi 12 novembre 2014

Fragments d'actualité

L'actualité nous laisse souvent atterrés, perplexes mais aussi émerveillés.
Retour sur quelques événements récents.
  • Au Nigéria, un fanatique à poils longs n'a rien de trouvé de mieux pour rejoindre son dieu que de se faire sauter le caisson au milieu de la cour d'un lycée.
    Il a ainsi pu faire le voyage vers le ciel dans un bus scolaire.
     
  • On apprend que les deux plus belles têtes de gendre de la politique française - l'avant-dernier premier ministre et l'adjoint direct du président de la république - ont déjeuné ensemble.
    Selon leurs dires, leurs discussions n'auraient porté ni sur le chômage, ni sur la reprise économique, ni même sur les fanatiques de tous poils.
    Ils ont probablement parlé coiffure et mode.
     
  • Le 11 novembre, un aviateur à poils ras, désireux de renvoyer François Hollande en Corrèze, a perturbé une cérémonie d'hommage aux morts de toutes nationalités de la première guerre mondiale.
    Je me demande comment ses arrière-grands-pères auraient apprécié cette très pale imitation de Guynemer.
     
  • Des crânes d'œuf et des ingénieurs de 34 pays différents ont préparé durant dix ans un robot automatique apte à se poser sur une lointaine comète au nom ukrainien. Ils ont, de surcroît, attendu une décennie supplémentaire que leur engin rejoigne finalement sa cible et déclenche leur enthousiasme.
    La patience est l'art d’espérer !
Humainement votre

lundi 10 novembre 2014

Les innovations réussies ne sont presque jamais technologiques

Les innovations, que beaucoup appellent de leurs vœux pour relancer l’économie ou améliorer société et modes de vie, sont souvent perçues comme synonymes d'avancées technologiques.

Pourtant les succès commerciaux sont rarement le fruit de percées techniques. La plupart du temps, il s'agit de cocktails originaux d'éléments préexistants.

Pour tenter de vous en convaincre, examinons ensemble quelques cas emblématiques des quarante dernières années.

Gel douche
Jusqu'à la fin des années 1970, les détergents pour l'hygiène corporelle étaient exclusivement solides.
Lors de la décennie suivante, ce marché, actuellement trois fois plus vaste que celui des smartphones, a subi un cataclysme. Marketing et usage nous ont conduit à plébisciter l'amollissement généralisé des savonnettes.
Désormais on passe plus souvent des savons dans les commissariats que dans les rayons des hypermarchés.
Je suppose que fabriquer du gel douche ou du savon n'est guère différent sur le plan strictement physico-chimique. De toute éternité, les savonniers ont su régler la mollesse de leurs produits.
Tout s'est joué dans nos têtes et nos salles de bain, pas dans des laboratoires.
Collectivement, nous avons choisi l'achat de produits plus volumineux et souvent plus chers.
Les entreprises qui ont su incorporer de l'eau à leur savon pour le rendre gluant, ont prospéré. Celles restées exclusivement accrochées à leurs produits compacts ont disparu avec l'eau du bain.

Ronds-points routiers
Les carrefours circulaires avec priorité au véhicule engagé, populaires en Angleterre depuis les années 1920, sont apparus en France sensiblement au moment où le gel douche remportait sa victoire sur le savon. Il s'agit de la trace la plus durable du premier septennat de François Mitterrand.
Auparavant, les ronds-points étaient rares et favorisaient le nouvel arrivant, comme sur la place de l'Étoile à Paris.
Lorsque j'ai passé le permis de conduire en 1981, l'agglomération de Grenoble n'était dotée que d'un seul de ces carrefours dont l'utilité principale était de satisfaire le sadisme des inspecteurs.
La vogue de l'époque était l'intersection dotée de feux tricolores sophistiqués, modulant  leur tempo en fonction des flux de voitures, par l'entremise de microprocesseurs alors balbutiants et de boucles de mesure noyées dans le sol.
Les ronds-points ont chahuté le business des luminaires programmables. Une innovation exclusivement basse technologie aux ingrédients au moins aussi vieux que l'automobile - un tracé circulaire, des bordures de trottoir, un peu de macadam et quelques panneaux triangulaires - a durablement plombé la croissance prometteuse de systèmes nettement plus élaborés.
Les élus locaux et les entreprises de travaux publics n'ont pas vraiment la transparence chevillée au corps aussi l'impact économique des ronds-points est difficile à évaluer. Selon toute vraisemblance, le chiffre d'affaire annuel des intersections circulaires est 2 à 5 fois plus fort que celui des smartphones.

Ventes en ligne de voyages
Comme dirait le poète, guichets et agences de voyage n'en finissent pas de mourir.
Désormais, pour se rendre à Carcassonne ou à Kuala Lumpur, plus d'une fois sur deux, c'est sur le web que nous dégottons le précieux sésame nous permettant d'embarquer dans un train ou un avion. Les ventes de tourisme sur internet sont comparables aux ventes de smartphones.
Pourtant les commerçants en ligne n'ont pas inventé internet, loin s'en faut. Les premiers voyagistes virtuels sont apparus plusieurs années après la naissance de toile, au départ pour solder les invendus des circuits traditionnels de commercialisation.
Les agences de voyage avaient depuis les années 1970 accès à des services informatiques à distance - on disait alors télématiques - de réservation. Au détour de l'an 2000, le web a rendu possible leur usage par un public non professionnel, à toute heure et en tout lieu.
Là encore, le mariage, par des innovateurs concentrés sur les clients et les usages, de technologies déjà existantes a bouleversé une activité centenaire.

iPhone
Cet emblème de la high-tech est un splendide cocktail.
Lorsqu'en 2007, Steve Jobs lançait son premier iPhone, toutes les technologies existaient déjà et étaient de longue date employées par ses compétiteurs : communications radio, codages et décodages du son ou du signal téléphonique, processeurs, mémoires, logiciels en tous genres, écrans tactiles, batteries, hauts-parleurs, microphones, sans oublier la vente par correspondance sur le web évoquée ci-dessus.
Ce qu'a réussi Apple avec l'iPhone et qui, par voie de conséquence, a précipité la chute des fabricants historiques de téléphones mobiles comme Nokia, est un mélange inédit de ces différents éléments.
Ainsi l'écran tactile couplé à un clavier virtuel permet de disposer d'un affichage sur toute la surface du téléphone.
De même, la firme au logo fruité réalise une part importante de son chiffre d'affaire et de sa marge en revendant, à distance, des applications installables sur ses engins développées par d'autres.
L'entreprise de Cupertino, en se concentrant sur le design, l'usage et l'image s'est construit une position enviable, alors que ses concurrents focalisés sur les technologies ont définitivement perdu pied.

Ces quatre exemples, qu'une multitude d'autres pourrait compléter, doivent nous conduire à réfléchir sur les politiques de promotion de l'innovation menées par les entreprises et l'état.
Ainsi, le soutien public très fort en France à la R&D technologique, par l'entremise, notamment, du crédit d'impôt recherche, est discutable. Un coup de pouce pour développer stratégie, marketing et design serait probablement plus efficace.
Amazon, Apple, eBay, Facebook, Google, Microsoft, Oracle, Twitter, pour ne citer qu'eux, dominent l'internet mondial. Ils ne sont pourtant à l'origine directe d'aucune nouvelle technologie, ils n'ont bénéficié d'aucune subvention et une forte part des logiciels qu'ils emploient sont libres, c'est à dire à la disposition de chacun.

Innovatiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "Automobilistes préférez-vous les carrefours libéraux ou administrés ?"
- Tous mes remerciements à Mehdi et aux étudiants du Master IMN de Grenoble. Les échanges avec eux sont particulièrement vivifiants.

lundi 27 octobre 2014

Élections de Tunisie : démonter quelques idées reçues

Depuis sa révolution de janvier 2011, la Tunisie ne cesse de m'étonner et, je l'espère, de vous étonner.
Malgré les vicissitudes et un climat sécuritaire dégradé, pour la seconde fois en trois ans, les tunisiennes et tunisiens ont choisi, dans les urnes et sans violence, leur représentation politique. Ils viennent même de s'offrir le luxe d'une alternance et d'un vote sanction.

Malheureusement, les reportages et commentaires dans les médias du nord de la Méditerranée ne reflètent guère la réalité tunisienne.
Je vais essayer, modestement, de tordre le coup à quelques idées reçues beaucoup trop véhiculées ces dernières heures.

Les laïcs ont gagné → FAUX
Il n'y a quasiment pas d'offre politique laïque en Tunisie.
Très peu de personnes revendiquent ouvertement une stricte séparation entre état et religion telle qu'elle existe en France.
À ma connaissance, contrairement à l'Hexagone, dans l'ancienne Carthage, aucun politique d'envergure n'affiche publiquement, et même ne laisse supposer, une quelconque velléité d'athéisme.
Nidaa Tounes, le parti arrivé en tête, est un rassemblement hétéroclite dont le jeune leader de 88 ans se revendique ouvertement “bon musulman”. Sa différence avec Ennadha, parti islamiste en seconde position, porte sur le modèle de société.
Nidaa Tounes se dit parfois séculier et défend un modèle ouvert mais non déconnecté de la religion, à l'instar de l'Italie ou de l'Irlande catholiques des années 1950 à 1970.
Ennadha, nettement plus conservateur, voudrait islamiser encore plus la société et l’état.

Les opposants aux islamistes étaient unis → FAUX
Au contraire, le champ politique était, comme en 2011, pléthorique.
Les tunisiens pouvaient choisir entre des orientations incroyable variées. Plus de 1300 listes étaient en lice.
Nidaa Tounes remporte les élections mais ne bénéficie pas d'un raz de marée. Les résultats provisoires le créditent d'environ 37% des voix et 40% des députés. Ce parti devra négocier et faire alliance avec des formations au score nettement moins flatteur pour former une majorité. À cette heure, ces jeux politiciens commencent à peine. Les tunisiens ont nettement opté pour cette formation car, à tort ou raison l'avenir nous le dira, ils y voient la meilleure alternative aux islamistes.
Ennadha recule mais reste un solide second avec grosso modo le quart des suffrages et des sièges.
Le mode de scutin étant assez singulier et les scores pas encore définitifs, l'écart entre Nidaa Tounes et Ennadha pourrait même s'avérer plus faible qu'annoncé actuellement.
Le premier parti de Tunisie est le NNNN Ni Nidaa Ni (E)Nnadha avec 4 votes sur 10.
À noter aussi que les deux formations séculières qui s'étaient, en 2011, alliées avec les islamistes pour leur fournir une majorité de gouvernement, ressortent totalement essorées du scrutin d'hier.

La participation a été mauvaise → VRAI
Voici les chiffres que je vous laisse juger.
- Inscrits : environ 2 personnes sur 3 en âge de voter.
- Votant : 60% des inscrits, soit 40% des électeurs potentiels.
Toutefois, abstention et retrait du vote sont le fruit d'actes délibérés. Les inscriptions et la campagne électorale ont été très médiatisées.

La situation économique et sociale a été déterminante → FAUX
Les difficultés économiques, fortes depuis le milieu des années 2000 et qui furent l’étincelle qui alluma la révolution de 2011, n'ont eu aucune place dans la campagne électorale.
Les deux partis arrivés en tête ont publié dans leurs programmes des chiffres irréalistes et des propositions qui auraient été modernes en 1970.
Les mois et années à venir vont demander des décisions difficiles pour lesquelles les tunisiens n'ont donné, à ce jour, aucun mandat clair.
De mon point de vue, c'est, avec le rétablissement de la sécurité, le plus grand défi que les nouveaux élus vont devoir affronter.

Tahia Tounes !
Tunisiquement votre

Chronique dédiée à Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi ainsi qu'aux autres victimes civiles et militaires du terrorisme.
Publiée le lundi 27 octobre 2014 à 22:00

dimanche 26 octobre 2014

Ne zappons pas les publicités, cliquons les !

À l'instar de nos rues, de la radio ou de la télévision, la publicité est souvent envahissante sur internet. Cela me déplaît souverainement et il en est probablement de même pour vous.

Face au déferlement de propagande commerciale, la tentation est grande d’installer un bloqueur de publicité dans son navigateur.
Ce type de logiciel, comme son nom l'indique, assure une censure privée et automatique sur toute supposée réclame avant qu'elle apparaisse sur notre écran.

Malheureusement, cette artillerie lourde anti-publicité manque singulièrement d'efficacité.
Le site visité, dont l'accès est généralement gratuit, ne touche aucun revenu.
À l'inverse, l'annonceur, comme ses bannières et vidéos ne sont pas affichées, ne débourse rien.
Certes, il rate une cible potentielle mais comme une publicité agaçante a peu de chances de concourir à un achat, nous avons contribué à la productivité de ses dépenses promotionnelles.

Depuis quelques temps, j'ai recours à la tactique opposée.
Lorsque je parcours un site que j'apprécie - par exemple Météo-Grenoble - et que je repère une bannière qui me gonfle, je clique immédiatement dessus.
Je pend soin d'ouvrir la nouvelle page dans un autre onglet du navigateur et de ne pas passer de temps à la regarder.
Mieux même, si j'ai vraiment une dent contre la marque, je parcours un peu hasard son site afin que les compteurs relèvent une “profondeur de navigation”.
Ainsi, je clique systématiquement sur toute réclame pour du tourisme dans un état situé sensiblement autour de 32° de latitude nord et 35° de longitude est.

Cette guérilla est le contraire des bloqueurs de publicité.
Le site visité est rémunéré et la marque honnie a réalisé une dépense improductive.
Qui plus est, si nous sommes nombreux à le faire, au vu des statistiques, les stratèges publicitaires auront tendance à croire que leurs campagnes sont efficaces ce qui devrait les pousser à persévérer. Généralement, les bannières cliquées réapparaissent ce qui permet, assez vite, de relancer le combat.
Enfin, embêter des gens et des entités que nous ne prisons guère est un plaisir un peu puéril mais tellement jouissif.

Ultime précaution, il faut éviter de suivre les publicités des marques ou des causes qui nous agréent afin de ne pas leur créer de dépenses inutiles.

Je conclus en formulant le vœu que des informaticiens développent sans tarder un logiciel qui cliquerait automatiquement les publicités énervantes. Chacun pourrait alors mener ses guérillas personnelles avec précision et efficacité.

Insubordinationnellement votre

Références et compléments
- Les publicités présentes sur ce blog sont totalement gratuites. Beaucoup sont pour des amis qui méritent votre visite ou bien pour la Croix Rouge que je vous encourage à soutenir.
- Je ne peux citer l'état qui m'exaspère car appeler, en France, à son boycott, est, parait-il, un délit. Alors que recruter des soldats pour son armée ne le serait pas.

samedi 18 octobre 2014

Molière chez Ennadha : le malade islamistaginaire

Si le regretté Molière était encore parmi nous, les islamistes auraient, presque à coup sur, une place de choix parmi ses têtes, si j'ose dire, de turc.
L'obsession de ces nouveaux Tartuffe pour les poils et cheveux - que les unes devraient voiler et les autres arborer de manière horticole - pourrait lui inspirer une version remaniée du Malade Imaginaire.

Le grand maître du théâtre français refusant obstinément de se réincarner ou de ressusciter, j'ai, très immodestement, glissé mon clavier dans le sillage de sa plume.

VOILETTE
Qui vous guide ?

BARBAN
Monsieur Akoibon.

VOILETTE
Cet homme là n'est point écrit sur mes tablettes entre les grands savants.
Que vous conseille-t-il ?

BARBAN
Il me dit de respecter autrui et d’autres me disent de ne point faire le mal.

VOILETTE
Ce sont tous des ignorants. C'est le pileux qui doit guider votre conduite.

BARBAN
Le pileux ?

VOILETTE
Oui.
De quoi est fait votre quotidien ?

BARBAN
Je sens de temps en temps des douleurs de tête.

VOILETTE
Justement, le pileux !
Une barbe adéquate est un excellent rempart contre les névralgies.

BARBAN
Il me semble parfois que j'ai un voile devant les yeux et que mon épouse en a un sur la tête.

VOILETTE
Justement le pileux !

BARBAN
J'ai quelquefois des peines de coeur.

VOILETTE
Le pileux.
Couvrir les objets de vos désirs, vous éviterait bien des tracas.

BARBAN
Je sens parfois la lassitude me gagner.

VOILETTE
Le pileux.

BARBAN
Et quelquefois il me prend des chatouillements dans le bas-ventre.

VOILETTE
Le pileux.
Vous avez appétit à ce que vous mangez ?

BARBAN
Oui, monsieur.

VOILETTE
Le pileux.
Vous aimez à boire un peu de vin ?

BARBAN
Euh… oui, monsieur.

VOILETTE
Nous seulement vous ne maîtrisez pas le pileux mais vous m'apparaissez n'être pas assez pieux.

BARBAN
Pourtant, j'y vais faire un petit sommeil après le repas !

VOILETTE
Seul ?

BARBAN
Euh… non, monsieur… avec mon épouse.

VOILETTE
La maîtrise stricte du pileux pourrait vous éviter cela.
Le pileux, le pileux, vous dis-je !

Poiliquement votre

Références et compléments
- Facétie très (trop ?) librement inspirée du dialogue entre Toinette et Argan de la scène 10 de l'acte III du Malade Imaginaire de Molière.
- Voir aussi la chronique “Le Malade Twimaginaire - Molière 2.0”.

samedi 27 septembre 2014

Grève chez Air France : travailleurs vs consommateurs

Les pilotes d'Air France poursuivent une grève entamée depuis presque deux semaines.

Ces chevaliers du ciel ont un métier exaltant, une paie enviée par bien des ministres et une durée de travail apte à propulser Martine Aubry en extase.

La direction de l'entreprise, prenant prétexte de l'existence de quelques compagnies soit-disant low cost, souhaiterait que ses aviateurs travaillent plus pour gagner moins.
Comment dans ces conditions, ne pas résister de toutes ses forces à une telle régression ?

Toutefois, mon honnêteté foncière m'oblige à confesser que, de la même manière que je suis responsable du déclin des librairies, je trouble aussi la quiétude socio-professionnelle des amis de Mermoz.
Je prends beaucoup plus l'avion qu'il y a 20 ou 30 ans mais plus du tout aux mêmes conditions.

Mon employeur m'expédie régulièrement un peu partout sur la planète. Malheureusement, il y a une belle et grande lurette qu'il ne me paie plus la business class.
Pire même, il me force à comparer les prix des différentes alternatives et m'oblige à choisir la moins coûteuse. Aussi, ces derniers temps, j'ai plus volé avec des descendants de Manfred von Richthofen que de Georges Guynemer.

Étonnamment, quand je me déplace pour des motifs familiaux ou personnels, je pratique de la même façon, en écumant le web pour tenter d'y dégoter le meilleur compromis entre disponibilité, volume de bagages et prix.

L'époque, pas si lointaine, où l'agence Air France située place Victor Hugo à Grenoble était "le" lieu d'achat dans le Dauphiné de voyages aériens à prix quasi-fixes semble définitivement révolue.

Pour terminer cette chronique, j'aimerais soumettre quelques questions aux pilotes grévistes.

  • Êtes-vous l'heureux utilisateur d'un smartphone ou d'une tablette ?
  • Vous arrive-t-il de faire des achats en ligne ?
  • Succombez-vous, parfois, face à plusieurs options d'achat, à la tentation du plus bas prix ?
  • Téléchargez-vous, de temps à autres, musiques, films ou livres sans verser d'obole aux ayants droit ?
  • Avez-vous déjà investi dans des placements défiscalisés ?
  • Possédez-vous une voiture d’une marque autre que Citroën, Peugeot ou Renault ?
  • Râlez-vous quand les personnels de la SNCF ou du contrôle aérien cessent le travail ?
Je vous fiche mon billet - d'avion cloué au sol - que l'essentiel des occupants des cockpits d'Air France répond positivement aux questions ci-dessus.

Lorsque, durant notre temps libre, nous pratiquons la belle activité de consommateur, il nous est très difficile de ne pas tordre notre propre bras, celui des travailleurs et chômeurs que nous sommes tous.

Le jour où des vestes bleu marine à galons dorés seront présentes devant les usines et les bureaux qui ferment, je réviserai mon opinion sur le mouvement social des pilotes.

Mutationniquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique “J’ai tué la librairie Arthaud de Grenoble”.

mercredi 24 septembre 2014

Göttingen / Maghreb - Chanter pour ne pas haïr

En cette sinistre soirée où une barbarie sauvage et publicisée est suivie, sur les réseaux sociaux, d'un déferlement de bêtise et de haine, me reviens une chanson écrite et composée par Barbara, en Allemagne, moins de 20 ans après la fin de la seconde guerre mondiale.
Je me suis permis de l'adapter à notre triste actualité.

Göttingen / Maghreb

Bien sûr, ce n'est pas la Seine,
Ce n'est pas le bois de Vincennes,
Mais c'est bien joli tout de même,
Le Maghreb, le Maghreb.

Pas de quais et pas de rengaines
Qui se lamentent et qui se traînent,
Mais l'amour y fleurit quand même,
Au Maghreb, au Maghreb.

Ils savent mieux que nous, je pense,
L'histoire de nos rois de France,
Mehdi, Habib, Mouna, Tarek,
Au Maghreb.

Et que personne ne s'offense,
Mais les contes de notre enfance,
"Il était une fois" commencent
Au Maghreb.

Bien sûr nous, nous avons la Seine
Et puis notre bois de Vincennes,
Mais Dieu que le jasmin est beau,
Au Maghreb, au Maghreb.

Nous, nous avons nos matins blêmes
Et l'âme grise de Verlaine,
Eux c'est la vitalité même,
Au Maghreb, au Maghreb.

Quand ils ne savent rien nous dire,
Ils restent là à nous sourire
Mais nous les comprenons quand même,
Les enfants bruns du Maghreb.

Et tant pis pour ceux qui s'étonnent
Et que les autres me pardonnent,
Mais les enfants ce sont les mêmes,
A Paris ou au Maghreb.

Ô faites que jamais ne revienne
Le temps du sang et de la haine
Car il y a des gens que j´aime,
Au Maghreb, au Maghreb.

Et lorsque sonnerait l'alarme,
S'il fallait reprendre les armes,
Mon cœur verserait une larme
Pour le Maghreb, pour le Maghreb.

Mais c'est bien joli tout de même,
Le Maghreb, le Maghreb.

Et lorsque sonnerait l'alarme,
S'il fallait reprendre les armes,
Mon cœur verserait une larme
Pour le Maghreb, pour le Maghreb.

No pasaran

Germano-franco-maghrébiquement votre

Références et compléments
- La version originale de Göttingen chantée par Barbara en 1967

jeudi 18 septembre 2014

Brassens l'oriental

La musique, parfois, a des accords majeurs,
Qui font rire les enfants, mais pas les dictateurs.
Bernard Lavilliers

Je signale aux "sectaires de tout poil" que leurs succès récents sont loin d'être acquis. Diversités culturelles et métissages vont longtemps leur "donner bien du fil à retordre".

Voici un bel exemple glané au fil de mes pérégrinations sur le web.

Joueur de oud et chanteur, Djamel Djenidi, a acclimaté Georges Brassens à l'ambiance de la rive sud de la Méditerranée, en le chantant sur le mode chaâbi, la musique populaire algéroise.
Mieux même, il a adapté en arabe des chansons du barde de Sète.

Je vous laisse découvrir le résultat grâce aux deux vidéos ci-dessous.



J'espère que ces interprétations originales, à tous les sens du terme, vous ont séduit, voire ému, autant que je l'ai été. Elles peuvent même s'avérer une excellente auto-défense.
En cas d'approche de "dragons de vertu", de "sycophantes", de "fanatiques de la cause", de "boutefeux" et autres "tristes bigots", il suffit passer en boucle et à tue-tête les chansons de Djamel Djenidi pour rappeler “à ces engeances de malheur” que notre monde, envers contre tout, va continuer à carburer au mélange.

"Plus de danses macabres autour des échafauds !"

Brassensiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques :
. "Brassens raconte la Tunisie d'après la révolution"
. "L'Estaca, grande chanson et petit air entêtant de liberté"
. "Tunisie sur Balkans"

- Pour tout savoir (ou presque) sur Djamel Djenidi et son orchestre El Djamila, il suffit de se rendre sur leur site web.

- Les expressions simultanément en italique et entre guillemets sont issues ou adaptées de chansons de Georges Brassens.

- Mehdi a été le déclic de cette chronique.