jeudi 23 février 2012

Bras croisés ou salut nazi ?


Une photo très symbolique reproduite en bas de ce billet vient de faire le tour du web.
Elle a été prise en juin 1936 à Hambourg pendant l'inauguration présidée par Adolf Hitler d'un voilier-école militaire, le Horst Wessel. On y voit une foule compacte faire le salut nazi à l'exception d'un seul homme visage renfrogné et bras ostensiblement croisés sur sa poitrine.
Ce réfractaire s'appelait August Landmesser. Il était, ainsi que son épouse d'origine juive Irma Eckler, accusé de "déshonorer la race". Quelque temps après le cliché, le couple fut arrêté par la Gestapo puis déporté et ne survécut pas aux persécutions.

Examiner les voisins d'August Landmesser bras tendus et essayer de deviner leurs motivations permet de mesurer l'effort nécessaire pour manifester publiquement son hostilité au nazisme.

Beaucoup, à l'instar de ce père de famille manifestement enthousiaste, saluent Hitler et beuglent Sieg Heil tout simplement sous la pression de la foule environnante.
Réussir à ne pas crier dans un stade après un but de l'équipe locale est déjà difficile. Aussi comment, lors d'une cérémonie grandiose, ne pas être à l'unisson de tout un groupe en apparence unanime ?

L'effet de foule était accru par la maîtrise par l'appareil nazi de l'organisation de ce type d’événement.
La mise en scène des réalisations du régime avait pour but de laver les humiliations de la défaite de 1918 et du trop sévère traité de Versailles. Ce milicien en uniforme, comme de nombreux autres, arbore ses galons et salue le lancement d'un navire de guerre contournant les clauses de non réarmement imposées par les Alliés, un chef adulé et la promesse d'une grandeur bientôt retrouvée.

Malheureusement pour les aspirants dictateurs, enrôler des bataillons de faibles comme supporters ne suffit pas. La majorité de la population étant peu manipulable, rien ne vaut une bonne campagne de terreur et délation pour s'assurer de sa docilité.
Ainsi ce brave homme, en participant à cette mascarade ignoble, assure sa tranquillité et celle de sa famille. A court terme, il n'a rien à craindre des sbires nazis.
Toutefois sa gestuelle - angle approximatif du bras, pouce écarté du reste de la main, regard vers le sol - révèle son malaise voire sa honte. Quel contraste avec le refus tranquille d'August Landmesser quelques rangs derrière ! L'un a su, a pu surmonter sa peur, l'autre pas.

Pour quelques allemands, peu surs d'eux-mêmes, les abaissements successifs de leur nation ne pouvaient qu'être le fruit d'ennemis internes sournois et déterminés, privilégiant leur intérêt individuel plutôt que le bien être collectif.
Cet homme, au chapeau et à la chemise impeccables, dont le bras est tendu à rompre en direction de Hitler, affirme fièrement son appartenance à une communauté trahie mais en voie de reconstituer sa puissance et son unité.
Pour un tel fanatique, toute menace symbolique vis à vis du dogme d'un peuple allemand homogène et dominateur - juifs, handicapés, homosexuels, communistes, socialistes, francs-maçons, hommes de foi, étrangers ... - ne méritait que mépris et châtiments. 
La crainte du faible ou du différent est une marque très paradoxale de fragilité individuelle.
De telles personnes sont faciles à rassurer et à entraîner, tout d'abord, en leur fournissant des explications simplistes diabolisant l'objet de leur ressentiment, puis en les regroupant pour accomplir des rites communs.
La liste est longue des causes ethniques, politiques ou religieuses ayant eu recours aux mêmes techniques de manipulation : fascistes, bolcheviques, khmers rouges, génocidaires rwandais, intégristes de tout poil ...

La crise économique et l'hyperinflation ont précipité la chute de la République de Weimar. De nombreux allemands ont soutenu, passivement ou activement, Hitler dans l'espoir d'avoir du travail. August Landmesser, lui même, avait adhéré au parti nazi pour conforter son emploi à Hambourg.
Ces ouvriers sont manifestement satisfaits de leur sort. La construction de voiliers-école décidée par Hitler avait relancé l'activité du chantier naval Blohm & Voss. Leur salut, proche parfois du poing levé syndical, est une révérence au système qui a remis l'économie allemande en marche, fût-ce de façon suicidaire.

Enfin, quelques uns participent au grand show hitlérien en restant parfaitement indifférents. Leurs centres d'intérêts sont ailleurs et ils ne sont pas dupes de la grandiloquence nazie. Tout ce cérémonial ne semble pas les concerner, ils préfèrent discuter et sourire tout en saluant mollement le führer.
Ce rire sous cape, juste derrière August Landmesser, sonne tragiquement faux.
Le regretté Pierre Desproges aurait pu dire qu'on peut rire de tout mais probablement pas n'importe quand ...

Contemporainement votre

August Landmesser refusant de faire le salut nazi lors de l'inauguration du navire Horst Wessel par Adolf Hitler le 13 juin 1936 à Hambourg en Allemagne.
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Références & compléments
- La citation exacte de Pierre Desproges est "on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde". Elle a été prononcée lors de l'émission radiophonique "le tribunal des flagrants délires" en s'adressant à Jean-Marie Le Pen.
- Afef et Bernard m'ont aidé dans la rédaction de cette longue chronique.
- Le poème du pasteur allemand Martin Niemöller, résistant et rescapé des camps de la mort nazis, complète cette chronique :
Lorsqu'ils sont venus chercher les communistes
Je me suis tu, je n'étais pas communiste.
Lorsqu'ils sont venus chercher les syndicalistes
Je me suis tu, je n'étais pas syndicaliste.
Lorsqu'ils sont venus chercher les Juifs
Je me suis tu, je n'étais pas Juif.
Puis ils sont venus me chercher
Et il ne restait plus personne pour protester.