mercredi 23 juillet 2014

Fossile à revivifier en Isère et Savoie

Je vous invite à regarder attentivement la photo ci-dessus.
Si vous n'y distinguez rien de particulier, je vous conseille de consulter votre ophtalmologiste préféré car un magnifique fossile trône au milieu de l'image.

En effet, jusqu'en 1860, le torrent appelé le Guiers Vif, qui circule au fond de cette vallée du massif alpin de la Chartreuse et que le feuillage cache en très grande partie, marquait la limite entre la France, à gauche du cliché, et ce qui n’était pas encore l'Italie, mais le Royaume de Piémont-Sardaigne, de l'autre côté.
Cette frontière a été défendue et gardée plusieurs siècles, jusqu'à ce que les péripéties du Risorgimento - l'unification italienne - la fasse disparaître comme par enchantement.
Désormais, le Guiers sépare les départements de l'Isère et de la Savoie.

70 km vers l'est, l'actuelle limite franco-italienne, grâce à l'Union Européenne et au traité de Schengen, ne se remarque guère plus.
La frontière germano-française, pour laquelle, pourtant, ont péri des millions de combattants de la première guerre mondiale, est désormais aussi peu marquée.
Pareillement, l'ancien rideau de fer, où les Vopos tiraient à vue sur les émigrants, n'est plus visible lors d'un trajet autoroutier de Varsovie à Francfort ou de Venise à Ljublajna.

Toutefois, cette extinction progressive des frontières européennes émeut de nombreux défenseurs de la nature, pardon de l'ordre soit disant naturel des choses.
Ces bons esprits expliquent doctement que notre vague à l'âme et notre économie poussive proviennent de la disparition des bonnes vieilles limites nationales.
D'après ces spécialistes ès vestiges, seul le rétablissement des postes de douanes et du bornage inter-pays, voire des clôtures, peut nous ramener la paix et la prospérité d'antan.

Bien entendu, ces savants autoproclamés, en fonction d'où ils parlent, divergent sur la détermination exacte de ces limites à réinstituer.
À Budapest, par exemple, historiens et politiques réclament haut et fort la remise en cause du traité de Trianon conclu en 1919 et le retour à l'imposante Hongrie de l'empire des Habsbourg.
De même, sous prétexte de mémoire et de généalogie, des associations de descendants d'allemands des Sudètes militent ouvertement pour que le chancelier berlinois gouverne aussi des portions de la République Tchèque et de la Pologne.

Plus au sud et à l'est, on est encore plus entreprenant.
Ces derniers jours, d'héroïques patriotes ont eu le courage de quitter l'univers feutré des paroles et des idées pour passer aux actes concrets.
En Ukraine, en Palestine-Israël, en Irak et en Syrie, de glorieux combattants ont pris les armes et n'hésitent pas à sacrifier civils et voisins pour redessiner une frontière à leur convenance.
Verser du sang autour de futurs fossiles est, à en croire les propagandistes de tous les camps, plus que jamais, une nécessité impérieuse et un devoir moral.

Pour conclure ce billet, désireux de me conformer à l'ambiance du moment et d'apporter ma pierre à la reconstruction des nations, je rétablis donc, à ma façon, l'ancestrale frontière franco-sarde de Savoie.

Frontièro-patriotiquement votre

Références et compléments
- La photo a été prise par mes soins dans le massif de la Chartreuse, à la limite des départements français actuels de l'Isère et de la Savoie, sur la route des Entremonts située sur la rive iséroise du Guiers Vif, à l'aplomb du tunnel du Frou.
- L'excellent logo “coexist” provient de la campagne éponyme.